discussion « Kiki de Montparnasse » de Catel et Bocquet, Casterman Ecritures, 2007


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« Jamais Kiki ne fera la même chose trois jours d’affilée, jamais, jamais, jamais! »

Ce roman graphique, encombré de quelques longueurs, s’intéresse à l’existence de Kiki, l’une des figures les plus charismatiques de Montparnasse au temps de l’avant-garde de l’entre-deux guerres. Pour beaucoup d’artistes, à l’époque, « Montparnasse c’est le Centre du monde » et le quartier grouille de figures aujourd’hui adulées.
Le récit s’ouvre sur une naissance rocambolesque à Châtillon sur Seine en 1901. « C’est encore une garce! », que l’on prénomme Alice. On ignore encore que cette venue au monde place Alice Prin sous le sceau d’une existence d’exception et que son esprit rebelle sera peu compatible avec l’école et qu’il la prédisposera à faire les 400 coups en compagnie des cousins-cousines, autant de petits bâtards, que sa grand-mère élève avec elle. Alice connaît une enfance facétieuse, loin de sa mère. Elle bénéficie cependant de l’affection de son parrain, Jules, éboueur et contrebandier d’alcool.

« Faut qu’tu saches ma princesse…les princes charmants, ça existe que dans les contes. Dans la vraie vie, y’a que des crapauds ».

Mais à la puberté ces bonheurs d’enfance s’envolent et Alice doit rejoindre sa mère, linotypiste à Paris. Il s’agit d’achever son éducation et de quitter ces manières campagnardes affreusement rustres. « Mon dieu ma fille est une bête! ». Marie redoute qu’elle reste une cul-terreuse toute sa vie. Mais comme elle en a le don, Alice résiste, conserve sa gouaille sans pareille et son goût pour les plaisirs simples, sans tabous.

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A peine âgée de 14 ans il faut donc travailler. C’est le temps des fantasmes….elle rêve au grand amour, elle en discute avec son amie Juliette et passe de bras en bras. C’est une vie de galères et d’expédients, mais c’est aussi un peu le bonheur. Elle a cette force de vivre qui forge les destins et une beauté naturelle et gironde qui attire bien des artistes: Chaim, Soutine, Utrillo, Modigliani, Mend Jisky à qui elle doit son surnom, Foujita. La voilà modèle.

« Modèle, c’est un métier, pas un passe-temps Kiki »

Elle aime les peintres parce que sur leurs toiles ses défauts deviennent des qualités. Pour eux, et avec eux, elle lève la cuisse comme elle lève le coude. Elle aime la vie et elle aime l’amour. Elle avance dans l’existence, comme à l’instinct, sans jamais se poser de question.
A travers son parcours, et sa lente chute, Catel et Bocquet retracent toute une époque, la vie des artistes de Montparnasse. On retrouve en toile de fond l’ambiance des cabarets, l’univers surréaliste avec Tzara, Satie, Stravisky, les salons d’automne. Il en ressort un sentiment d’intensité, à l’image de la sexualité débridée qui domine l’album, mais on ne peut que regretter le choix du noir et blanc, peu adapté finalement à cette période haute en couleurs. Je n’ai d’ailleurs pas été conquise par le trait de Catel…
Kiki est une incorrigible amoureuse. On la croise au bras de bien des hommes. Elle partage un bon moment la vie de Man Ray et découvre alors l’art et le plaisir de la photographie. Elle doit son passage à la postérité au fameux « Nu couché à la toile de Jouy » de Foujita dont l’Etat s’est porté acquéreur en 1922, mais aussi aux photos de Ray, notamment le fameux « Violon d’Ingres ». On s’aime, on se trompe mais cela ne compte pas.

"Nu couché à la toile de Jouy" de Fujita
« Nu couché à la toile de Jouy » de Fujita

« la photographie c’est pas comme la peinture. Ca montre tout, ça cache rien. Pas de mystère, pas de poésie. Pas d’art! »

(C) Man Ray Trust / Adagp, BI, Paris 2008 Man Ray, "Le Violon d'Ingres", 1924.

En Europe et ailleurs, Kiki connait ainsi des hauts et des bas que les auteurs déclinent sur près de 400 pages. Si le personnage m’a fascinée, j’ai trouvé le scénario un peu longuet et redondant.

Quelques citations:
Tzara « on veut chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique de l’Art » soirée de coeur à barbe, la plus grande explosion dada
Cocteau « Chère KIKI, vouloir moraliser l’opiomane, c’est dire à Tristan : « Tuez Iseult, vous irez mieux après! »
Aragon « le foutre a des charmes que les larmes n’ont pas »

Et pour aller plus loin:

14 commentaires

  1. J’aime beaucoup ce duo d’auteur. Je te recommande chaudement Olympe de Gouges, qu’ils ont réalisé ensuite, si tu ne l’as pas encore lu. C’est un bel ouvrage très instructif, sur une belle figure de la révolution française et du féminisme.

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