« Le mystère Henri Pick », David Foenkinos, Gallimard, 2016


 

« Il y avait une forme de refus du monde dans son attitude, comme s’il était animé par une ambition de l’ombre, à contre-courant d’une époque où chacun recherche la lumière. »

Avec ce titre David Foenkinos nous offre un roman savoureux qui se présente d’abord comme un voyage amusé dans l’univers du livre et de l’édition, entre Parus et Crozon, un coin un peu paumé au fin fond du Finistère.
Avant de mourir, Jean-Pierre Gourvec, un être solitaire doté d’un humour d’érudit, s’occupe de la bibliothèque municipale. Inspiré par l’expérience américaine de Richard Brautignan, il consacre tout un rayon aux manuscrits refusés par les éditeurs, autant d’ouvrages improbables déposés par leurs auteurs en quête d’une forme d’antipostérité.
Son assistante, Magali Croze, qui n’aime pas particulièrement les livres, voit dans l’entreprise la « version littéraire de Compostelle ».
L’expérience aurait pu passer inaperçue si Delphine Despero, éditrice Bretonne installée à Paris n’y avait découvert un manuscrit étonnant et prometteur, « les dernières heures d’une histoire d’amour » d’Henri Pick. L’auteur en serait un pizzaiolo Breton aujourd’hui décédé. Voilà qui promet un bon coup éditorial à la maison Grasset !
« Le roman de ce roman », qui va susciter bien des interrogations, se tisse à des anecdotes désopilantes et autant de clins d’œil à l’actualité. On savoure à leur juste valeur les mentions de l’ouvrage de Valérie Trierweiler, kamikaze de l’amour, l’opportunisme de Frédéric Beigbeder, mais aussi celui de Jack Lang instaurant une journée des auteurs non publiés. L’auteur pose ainsi un regard quelque peu acide sur notre époque, ses superficialités, ses égocentrismes et sur le monde littéraire.
Mais au delà du parcours de ce manuscrit, David Foenkinos nous propose une galerie de portraits croustillants, mêlant avec un art consommé personnages fictifs et référentiels. Ces individus, que rien n’appelle à se rencontrer, voient finalement leurs existences liées autour de ce manuscrit, comme autant d’effets collatéraux. Les destins se croisent et se décroisent et permettent au romancier de décliner d’intéressantes variations sur le sentiment amoureux entre humour et tendresse. L’intrigue joue aussi avec son lecteur, notamment par le biais de notes de l’auteur, des commentaires drolatiques qui rappellent un certain Diderot.
Je ne serais pas complète si je ne mentionnais pas le bonheur de certaines phrases ou formules. Il suffit de songer à Magali Croze qui s’imagine un temps « la mère Térésa des lettres » ou Jean Michel Rouche, ex critique littéraire en mal de reconnaissance, « hommes très en retard sur la meilleure version de lui-même », qui établit un parallèle entre sa vie sociale et sa vie capillaire.

« Le mystère Henri Pick » se dévore, se savoure. David Foenkino maîtrise son sujet, jour avec les ficelles de son intrigue et fait, à l’instar de l’un de ses personnages, « des échecs des autres sa propre réussite ».

11 commentaires

  1. Merci pour ce billet. Je lis beaucoup de bonnes critiques de ce roman. Je vais donc en télécharger un extrait gratuit sur ma liseuse pour voir si j’accroche à mon tour. Bonnes vacances ma Sabine !

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  2. Oui , autant je n’avais pas accroché avec les premiers autant je me suis régalée avec « Charlotte » et avec celui-ci. J’aime bien cette fausse légèreté de l’écriture aussi.

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  3. Excellent article; j’aime ton analyse finale: D. Foenkinos connaît en effet tous les rouages du monde de l’édition et c’est le point ultime de la mise en abyme que d’écrire à ce sujet 🙂

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