discussion « Figurec », de Fabrice Caro alias Fabcaro, Gallimard, 2006


 

Séduite par « Le Discours », je me suis lancée dans la lecture de ce premier roman, tout aussi drôle et décalé que tout ce que propose l’auteur, sans que cela exclut toute gravité pour autant.

Le roman s’organise en plusieurs parties constituées de courts chapitres qui alternent avec les premières répliques de la scène 1 de l’acte I d’une pièce hypothétique. Notre narrateur, qui rêve en effet de s’imposer au monde comme le nouveau Tchékhov, peine à dépasser ces bribes d’exposition. Chacune de ces parties se voit affublée d’un titre, le plus souvent un néologisme comme « figuité » ou « figlité » qui interroge le lecteur. L’autre particularité de ce roman réside dans l’emploi des points de suspension qui viennent clore un chapitre au milieu d’une phrase et qui permettent un enchainement drolatique avec le suivant.

Célibataire malgré lui, le narrateur organise son existence entre ses parents, un couple d’amis et les enterrements. Il déplore une répartition génétique inique tandis que ses parents désespèrent de le voir un jour avec un lave-vaisselle et un crédit immobilier. Claire et Julien le reçoivent, autour d’un repas et d’un verre de liqueur de fruits de mer, comme pour échapper à eux-mêmes et à de potentielles difficultés de couple. Il faut dire que l’ami Julien pourrait en lasser plus d’une avec sa collection de vinyles et de chansons qui ont fait le top 50 des années 80.

On le découvre, à l’ouverture du récit, fort déçu par les obsèques de Pierre Giroud, pas assez spectaculaires à son goût. Cela manquait un peu de pathos. Celui d’Antoine Mendez reste décidément une référence ! Cette passion pour les funérailles aurait pu rester une simple fantaisie sans conséquences s’il n’avait pas remarqué Bouvier, un autre adepte de ces cérémonies qui semble le suivre, le harceler.

« Un vertige me saisit lorsque je le vois. Ici, dans ce bled perdu, pour une banale bigote de quatre-vingt-sept ans, comme il tombe toutes les minutes, une Martial de surcroît – quand on sait avec quelle morne platitude s’enterrent les Martial.

    En retard pour la messe, la cérémonie se trouvant à quarante kilomètres de chez moi, j’ai rejoint le cortège in extremis à l’entrée du cimetière. Pourquoi parcourir quarante kilomètres pour une Martial morte le plus normalement du monde, en bout de course, dans son sommeil ? Hasard du calendrier, période de vaches maigres, période où les gens s’accrochent pour aller jusqu’à Noel. Et puis la recrudescence des incinérations, foutues incinérations. »

Quand il ne fantasme pas sur Anna, sa belle-sœur, il se révèle littéralement obsédé par cet inconnu du cimetière, au point de se lancer sur ses traces pour lutter contre sa peur.

« En temps normal, je profite de ces absences pour prendre mentalement Anna dans des positions un peu absurdes et dans des situations toutes plus décalées les unes que les autres – au dernier repas j’en étais resté à la position de l’inspecteur de l’Éducation Nationale après que nous nous fûmes rencontrés par hasard sur le site d’une usine de polystyrène désaffectée. »

Bouvier lui avoue alors qu’il n’est autre qu’un employé de Figurec, une curieuse entreprise, aux allures de société secrète et maçonnique et aux méthodes sulfureuses, qui compte plus de dix mille employés dans le monde. Cette dernière fournit à qui en éprouve le besoin des figurants actifs ou non plus vrais que nature. Il n’en faut pas plus pour que notre apprenti Tchékhov se trouve embarqué dans une spirale infernale et dans des aventures désopilantes…Il est en effet bien difficile d’être au monde lorsque les frontières entre fiction et réalité se trouvent ainsi brouillées.

Ce roman, à la construction romanesque assez vertigineuse, flirte avec l’absurde mais opère aussi comme un miroir déformant de nos sociétés où l’être et le paraitre peuvent dangereusement se confondre.

 

 

Un commentaire

  1. j’avais lu des choses assez mitigées sur ce roman, que j’ai quand même acheté lors d’une rencontre avec Fabcaro la semaine dernière, ça me « rassure » un peu du coup 😉

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