discussion « Le premier homme », Jacques Ferrandez, Gallimard BD, 2017


Après la belle réussite de « L’Etranger », Jacques Ferrandez s’attaque une nouvelle fois à ce monument qu’est Albert Camus. La tâche est sans doute plus ardue puisqu’il s’agit d’adapter le dernier texte du Nobel, demeuré inachevé.

L’album s’ouvre sur l’intéressante préface d’Alice Kaplan qui rappelle d’abord les morts accidentelles de Camus et de son ami Michel Gallimard le 4 janvier 1960. Un dimanche heureux et amical à la campagne, une Facel Vega, la Nationale 5, un platane, et ces deux grands hommes de lettres ne sont plus, ou presque. Ils restent dans les mémoires et l’âme de l’auteur n’a manifestement pas dit son dernier mot puisqu’on retrouve parmi les débris 144 pages « d’un travail interrompu en plein élan » mais qui se voulait peut-être le grand œuvre de l’écrivain, une épopée à la manière de « Guerre et paix » sur les Français d’Algérie et un hommage au père, « une recherche du temps perdu pour les pauvres ». Evidemment le contexte de la guerre ne se prête guère à la publication de ces mots ultimes qui ne seront publiés que 34 ans plus tard.

L’histoire du texte influe nécessairement sur la BD qui préserve des zones de mystère, qui ménage des blancs entre les cases aux couleurs vives ou en demi-teintes, selon les époques et les thématiques, des ellipses.

Le récit mêle ensuite les époques, le temps du père mort sans l’avoir connu, celui du deuil interminable de la mère, la jeunesse et la maturité. Il s’ouvre en terre algérienne, une terre à laquelle il s’agit aussi de rendre hommage, de dire son attachement, un jour d’automne 1913. Le couple parental est en route pour s’installer à Solferino, Albert est en passe de voir le jour. Evoquer cette figure du père, c’est se souvenir d’un homme dont on n’a jamais croisé le visage mais dont on sait les origines : misère et inculture, ce qui n’empêche pas une grande humanité. Mais évoquer ce père, c’est aussi songer à toute cette chair humaine disparue lors de la Bataille de la Marne…
Ferrandez brouille alors la chronologie, se focalisant tour à tour sur l’histoire familiale ou sur l’être si particulier qu’était Camus, cet écrivain encensé qui se sentait étranger dans ce milieu parisien dans lequel il lui semblait qu’il était entré « comme par effraction ». Si sa pensée est universelle, l’homme était bel et bien enraciné dans les rues d’Oran et les montagnes arides algériennes. Adulte il se souvient de sa grand-mère qui suppléait souvent sa mère, des copains, des bêtises, des bains aux Sablettes… Ils étaient pauvres mais heureux …
Les songes de Jacques (alias Albert) ne se limitent pas cependant à sa petite vie. Son histoire s’inscrit dans l’Histoire et la quête du père est aussi l’occasion d’une réflexion sur le colonialisme. Il est difficile de grandir, de se forger homme sans transmission, difficile « d’apprendre à vivre sans leçon et sans héritage », mais il faut aussi se construire en portant un regard lucide sur son espace-temps. Les ambiances au goût d’anisette côtoient ainsi des atmosphères plus graves, plus sombres…Ainsi naquit chez Camus « le désir d’écrire pour inventer une Algérie de fraternité dans le respect de tous et la coexistence des communautés enracinées dans cette terre ». Un pari fou ? Un rêve insensé ? La preuve encore que les grands écrivains sont des visionnaires ?

Le texte est touchant évidemment, difficile à suivre parfois, peut-être en raison de son incomplétude, mais on comprend bien le sens que Camus, et Ferrandez après lui, voulait lui donner.
Côté dessin, le graphisme assez classique recrée parfaitement les ambiances, presqu’à la manière d’un film d’époque. J’en aime la précision et les couleurs !

Lecture effectuée dans le cadre de hébergée cette semaine chez Noukette du blog La bibliothèque de Noukette .

11 commentaires

  1. Je crois qu’il me faut relire Camus, dont j’avais détesté « L’Etranger » en lecture scolaire alors que les thèmes me parlent – aujourd’hui. Je pense qu’on nous le fait lire trop jeunes…
    Cet album me tente et le format BD pourrait d’ailleurs plus me correspondre que le roman.

    Aimé par 1 personne

  2. Très belle idée cette BD. Je ne savais pas qu’il était mort avec l’éditeur… Je lirai les Nomades. J’ai très peu lu Camus, je ne sais pourquoi… Merci pour ce retour!

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