discussion « Les Ogres », Léa Fehner, 2016


Pour son second long métrage, la réalisatrice Léa Fehner puise dans ses souvenirs d’enfance et sa propre expérience de la vie de saltimbanques.

L’ouverture du film donne d’emblée le ton, entre esthétisme et exubérance… place aux corps, à la sensualité d’un spectacle délirant sur fond de musique surannée. Vive le tango et les bandonéons !

Pour retracer l’existence de cette troupe de théâtre itinérante, Léa Fehner fait le choix du baroque : excès, contours flous projettent le spectateur hors des frontières du raisonnable et de la platitude. Le mélange des genres, à l’aune des costumes bigarrés, sied à merveille à cette fine équipe, incroyablement métissée, qui mêle vodka et airs argentins.
Dès les premières minutes, on comprend qu’il faut lâcher prise et se laisser porter par la folie et la fantaisie de cet univers tellement éloigné du nôtre. En un mot, on adore ou on déteste, la voie médiane me semble impossible.
Mais revenons à cette compagnie, dirigée par François (Fehner), qui joue le Cabaret de Tchekhov, un montage des textes de l’écrivain russe entrecoupé de chansons. Comme ce fut le cas pour Léa lorsqu’elle était enfant, et comme c’est le cas pour le casting du film (qui réunit la famille Fehner presqu’au grand complet), cette troupe c’est avant tout une affaire de famille à laquelle se greffent une bande de comédiens-acrobates rapportés. Empruntant à l’univers du cirque, elle sillonne la France sur le mode d’une armada de camions, bus et autres caravanes. Chaque destination est l’occasion de monter le chapiteau et d’haranguer les foules.

Leur joie de vivre, qui frise parfois avec la débandade, est à elle seule une ode à la liberté. Pourtant les clowns sont parfois tristes et il arrive que les préoccupations de la ville gagnent la scène, que l’intimité s’expose et menace l’intégrité de la compagnie. Il suffit de la chute accidentelle de Gisèle, une acrobate, et de son remplacement par Lola (Lola Duenas), l’ancienne maîtresse de François, pour que l’équilibre fragile de l’édifice se lézarde. Au-delà du faste et des paillettes, percent les egos et les difficultés humaines, la dépression du fils Déloyal, le besoin de reconnaissance de la fille Inès, l’attente désespérée de Lola, la jalousie de Marion ; mais aussi les délicates relations entre hommes et femmes. Les tensions, les rancœurs, les passions s’imposent, sèment le doute et sont l’occasions de scènes quelquefois dures, souvent troublantes.

Vous l’aurez compris, ce film, qui a un petit air de Fellini, est pétillant de vie et d’énergie, grâce à l’exubérance du scénario, la fantaisie des costumes de caroline Delannoy et les décors de Pascale Consigny. Il sait aussi déranger : les dialogues peuvent être crus, la photo très précise de Julien Poupard sonde les êtres dans leurs retranchements et Léa Fehner ne rechigne pas à lever certains tabous. Il est servi pour ce faire par un casting réussi. Adèle Haenel (Mona) confirme son talent face à un Marc Barbé très convaincant (Déloyal). Mention spéciale à Marion Bouvarel qui n’est autre que la mère de la réalisatrice et qui sait toucher le spectateur sans en faire trop. Quelle belle et juste comédienne !

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