discussion « Paroles d’honneur », Leila Slimani et Laetitia Coryn, Les Arènes BD, 2017


Un album coup de cœur !!!!

Alors que la belle et talentueuse Leila Slimani se rend au Maroc le temps d’une tournée, elle croise le chemin de Nour qui lui confie son sentiment sur le traitement de la sexualité et la pression sociale sur les corps qui nuisent à l’émancipation des femmes. L’auteur entreprend alors d’enquêter davantage sur le sujet et revient dans son pays d’origine pour y rencontrer d’autres femmes. De cette « parole brute » « vivante et intense » nait un essai intitulé « Sexe et mensonges ». Leila Slimani y développe la question suivante : pourquoi la société marocaine entretient-elle ce rapport si ambigu  au corps et à la sexualité ?

L’album se présente donc comme  une adaptation BD de cet essai, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.

Le récit s’ouvre sur le jardin de l’Ogre à Rabat en mai 2015 et une conversation à bâtons rompus avec Nour, une célibataire d’une quarantaine d’années. Il est question de ce conflit intérieur entre sa volonté de se libérer de la tyrannie du groupe et la crainte persistante que cela n’entraine l’effondrement de structures traditionnelles à partir desquelles elle s’est construite. Il est aussi question du désir refusé aux femmes sans parler de leur droit de choisir et de disposer pleinement d’elles-mêmes. Cette parole qui se libère, qui ose évoquer l’hypocrisie de cette société, en appelle d’autres et l’album devient l’occasion d’autres rencontres, d’autres portraits. Il offre comme un espace d’expression inédit à des femmes brillantes, instruites qui ne sombrent jamais dans la vindicte mais cherchent juste à faire entendre la voie de la raison, celle aussi d’un Coran véritable. On aime le militantisme de Khadidja Ryadi, le franc parler de Malika, médecin de province, les conversations entre filles, les explications de la théologienne Asma Lemrabat qui regrette l’instrumentalisation d’un Coran corrigé par les hommes et qui rappelle que dans l’Islam primitif la sexualité était appréhendée comme une source première d’épanouissement.

Chacune de ces femmes abordent la sexualité sous tous ses aspects, sans pudeur excessive, sans langue de bois. On dénonce le viol, l’inceste, l’ineptie d’une loi qui condamne toute relation sexuelle hors mariage à une peine de prison. On déplore le recours à la reconstruction de l’hymen, l’hypocrisie de la sodomie , l’interdiction de l’avortement…Toutes s’accordent sur l’inquiétante schize de cette société tiraillée entre la loi, l’esprit de la loi et ses contournements possibles. Toutes évoquent aussi cette HOUCHNA, la honte, brandie comme une malédiction par les hommes et les familles, qui conditionne affreusement leurs vies, les freine et peut même s’avérer mortifère.

Mais les hommes s’expriment aussi dans cet album, à l’instar du professeur Chraïbi qui s’inquiète du devenir de cette société bipolaire, figée entre son envie de modernisme et le tabou de sa sexualité.

« J’ai le droit de vouloir à la fois baiser et me marier avec une vierge ! »

On y rencontre aussi le réalisateur de Much Loved, Nabil Ayouch, qui fait les frais  de cette société minée par une culture institutionnalisée du mensonge comme le souligne la sociologue Fatima Mernissi.

Il ressort de cet album que « La femme marocaine n’est pas soumise » mais qu’elle «  est dans la merde. » . Je vois là un message d’espoir. De tels propos supposent qu’elle n’abdique pas, qu’elle imagine un avenir meilleur, qu’elle aspire à s’inventer. Je serais cependant tentée de dire qu’elle n’est hélas pas la seule. A l’heure où le harcèlement de rue fait la une, où le viol d’une gamine de 11 ans apparaît comme une relation consentie, peut-on affirmer qu’il existe sur cette planète un espace où les hommes n’ont pas une vision archaïque de la femme ?

Vous l’aurez compris, cet album est intelligent, instructif, nécessaire. Le propos n’est pas dogmatique, il appelle juste à la réflexion. Le recours à la BD prête formidablement vie à ces débats d’idées, il leur donne finalement plus de poids. C’est d’autant plus une très belle réussite que le dessin  dynamique de Laetitia Coryn et le choix de couleurs assez tendres apportent comme une lumière et une lueur d’espoir.

Lecture effectuée dans le cadre de  hébergée cette semaine chez Stéphie, du blog Mille et une frasques.

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