discussion « Marx et la poupée », Maryam Madjidi, Edit° Le Nouvel Attila, 2017


Goncourt du premier roman

Cette lecture fut d’abord la découverte d’une maison d’édition que je ne connaissais pas mais qui mérite le détour. Si je suis la première à penser que le contenu importe plus que l’emballage, je ne boude pas mon plaisir lorsque l’objet livre en lui-même est une satisfaction pour l’œil. Dans le cas présent, il faut d’abord noter la superbe photo de couverture signée par Arthur Tress ainsi que le bandeau qui répertorie avec humour les titres auxquels le lecteur a échappé comme « La patrie n’est qu’un campement dans le désert ». A cela s’ajoute le sublime poème qui figure sur le dos et la tranche.
Mais venons- en au contenu et à la substantifique moelle de l‘ouvrage. Iranienne d’origine, Maryam Majdidi relate son enfance dans un pays instable avant d’aborder les questions de l’exil, de l’immigration, de la double culture entre acculturation et perte éventuelle des racines. A travers ce parcours, elle évoque aussi ses liens avec ses parents et plus particulièrement sa mère. Le récit s’organise en 3 temps, 3 naissances qui fondent son être.
C’est d’abord l’histoire d’une fille qui « pousse dans le ventre de sa mère » presque par accident. A peine âgée de 20 ans, la mère, étudiante à l’université de Téhéran, est davantage préoccupée par la révolution à construire que par sa progéniture à naître. Elle vit en effet une grossesse tumultueuse entre émeutes, répression, horreur des coups. « Allah Akbar » ! Adoptant le point de vue du fœtus, la narratrice porte un regard sans concession sur cette génitrice qu’elle admire et condamne tout à la fois.

« Absente, longtemps je t’ai vue absente. Absentée de la vie, de la maturité, du désir. Tu glissais lentement sur la vie avec un sourire d’acceptation ».

A travers le portrait de cette femme militante, poète à ses heures et nourrie des théories marxistes, elle pose la question de l’engagement et du sacrifice qu’il peut imposer. A son tour, elle prend la plume pour écrire à cette mère.

« Je te trempe dans des liquides faits de fantasmes et d’angoisses et je te ressors de là, nettoyée, sublimée, transformée. Je voudrais te tirer à l’infini pour que tu ne meurs jamais. »

L’écriture est ainsi abordée comme un acte thérapeutique aux vertus nombreuses.
Maryam Madjidi nous offre alors une écriture de l’intime, ciselée, imagée, poétique à souhait et tellement puissante ! Une écriture qui vibre au rythme des réminiscences douloureuses et des souvenirs plus heureux. Une écriture qui résonne malgré tout d’un amour filial intense. Elle opte pour des chapitres courts aux titres soigneusement choisis qui visent à saisir la quintessence de sa pensée et de ses émotions.
Elevée dans le communisme, presque sacrifiée sur l’autel du détachement matériel et de l’abolition de la propriété, elle peine parfois à comprendre, du moins à partager, les valeurs parentales qui ont marqué son parcours. Elle évoque aussi la famille au sens élargie, Saman, l’oncle prisonnier politique, Maman Massoumeh, sa grand-mère, la seule peut-être à la regarder comme une enfant.
Au delà de cette sphère privée, l’auteure apporte aussi un témoignage non négligeable sur la révolution iranienne des années 80 puis sur le règne de Khomeiny. Elle dit les âpretés de l’exil vécu comme un arrachement, la difficulté de trouver sa place, de la creuser, dans un pays qui ne vous attend pas. Cela implique parfois le rejet. La petite étrangère est d’abord ostracisée avant de refuser un temps sa propre langue, sa nationalité même. Viendra ensuite le temps de la réconciliation, du désir de revoir le pays, celui du poète Omar Khayyâm, figure tutélaire qui plane superbement sur l’ensemble du récit.

« Si mon vin est amer, il a le goût de ma vie… »

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