discussion Atelier de Leil (78): Sacrilèges


Ce dimanche, j’ai de nouveau sacrifié un peu de temps sur l’autel des mots, mots dont j’ai retrouvé le goût. A moins qu’ils ne prennent étrangement et subitement, une autre saveur susceptible de me conduire vers d’autres possibles.
Je signe donc mon retour au plaisir de l’écriture et je vous rejoins en cet atelier de Leiloona, du blog Bricabook pour ma 78ème participation.

En contemplant le cliché d’Emma Jane Brown, j’ai d’abord songé que j’avais mal choisi ma semaine…le silence religieux qui émane de cette photo menaçait de me contenir dans une attitude méditative… puis je l’ai prise comme un défi.

Bien entendu, toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est totalement fortuite…Ames religieuses, ne soyez pas choquées, il s’agit simplement d’un jeu d’écriture.

Sacrilèges

Quoique désormais agnostique, je me plais à fréquenter régulièrement les églises. C’est un paradoxe me direz-vous. Peut-être… Peut-être pas… Curiosité d’esthète, assurément. J’ai toujours eu un goût prononcé pour les candélabres et les retables. Avouons, en outre, que la fraicheur de leurs murs est quelquefois salutaire, les chaudes journées d’été. J’aime aussi me laisser enivrer par les parfums d’encens et le vacillement des flammes délicates des cierges. Fragilité de la vie ? Ténuité de la foi ? Enfant, elles me filaient presque le mal de mer.

Aujourd’hui, le bruit de mon pas, un tantinet subversif, trouble ce silence religieux et me donne une importance qu’il ne me semble pas cultiver ailleurs. J’humecte toujours mes doigts dans les bénitiers, je joue avec cette eau que j’imagine bénéfique à défaut de bénite, puis je me laisse gagner par cette ambiance de clair obscur qui me comble toujours d’une certaine sérénité. Je ne m’offre pas à Dieu, non, je m’offre à moi-même et je quitte les lieux toujours plus fort, plus conquérant, en paix avec mes désirs, mes hésitations, et mes blessures égocentriques.

Lorsque mon regard s’est accoutumé à l’étrange lumière, il s’égare, furète dans les moindres recoins de cette église, comme à l’affût d’un signe de vie. Il traque le détail, l’once d’étonnement, point d’achoppement sur lequel fixer mes pensées.

Il s’interroge sur cette femme, que je vois là, de dos. Plusieurs semaines qu’elle se tient droite à la manière d’une statue. Plusieurs semaines que je savoure la beauté énigmatique de cette femme-Debout, lorsqu’elle daigne me la laisser entrevoir. Sa présence me questionne. Je brûle de lui parler, de m’enquérir d’elle, de ses motivations muettes. Il ne me plait pas de la réduire au rang de ces bigotes qui ont croisé mon enfance, lorsque la Mère était toujours là pour me rappeler le temps des enfants de chœur et des confessions. Non, cela relève de l’impossible, son recueillement est sans doute d’une tout autre nature… Peut-être a t’elle… ? Peut-être est-elle… ?

Quelquefois je perçois le croisement de son regard avec celui du prêtre qui semble bien moins apprécier sa venue que moi. Je m’amuse de cette détermination audacieuse que je lis au fond de ses iris, et qui affronte la désapprobation de cet homme en noir.
Se connaissent-ils ? Se sont-ils approchés un jour sacrilège ? Tout cela a-t-il un sens ?

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Mais tandis que notre agnostique la contemple avec perplexité, Laure, à peine dissimulée sous un voile délicat, se recueille sur ses souvenirs et ses désirs. Ce ne sont pas des prières qu’elle se récite. Ce n’est pas un chapelet qu’elle tient au creux de ses mains. Non ! Ses paumes se resserrent sur quelques coquillages rassemblés lors de sa traversée des grands lagons du monde. Ils sont là, et dessinent entre sa ligne de vie et sa ligne de force, celle des désirs, autant d’îlots sensuels. Elle vit leurs caresses contre sa peau comme autant de voyages… les voyages anciens inscrits dans son être, mais surtout ceux à venir.

Ses songes prennent leur élan et l’envolent vers cet homme, cet amant inouï qui s’offre à son existence comme un va et vient sidéral. Surprenante, cette comète clandestine s’impose à elle comme un don. Pas un don du ciel, non. Une offrande profondément terrienne, charnelle aussi, la promesse d’une entropie qui la propulse chaque fois dans des territoires inédits, des espace-temps inexplorés dont elle ne soupçonnait pas l’existence.

Electron devenu libre, elle ignore chaque fois sur quelle orbite elle va danser. Elle a simplement la certitude qu’elle dansera, qu’elle entendra des airs de tango argentin et que son souffle se confondra avec les harmoniques des bandonéons.

Voilà longtemps, que Laure respire au rythme des messages codés que ce grand cryptographe dépose dans les lieux les plus étonnants. Le dernier, qu’il a enfoui dans cette église, l’attend encore. Elle doit trouver le moyen d’explorer la crypte. Et lorsqu’elle l’aura découvert, il lui faudra encore le décrypter et conjuguer avec son impatience. C’est tout le plaisir heureux de ce jeu !

Ces énigmes enchantent ses jours, les perturbent dans leur ordonnancement; à travers elles, IL lui offre le monde en pâture.

C’est à cela qu’elle songe, là, dans ce clair obscur silencieux. Comme entre chien et loup, elle se repait de leurs désordres, de ce vertige des sens permanent, de cette valse des désirs jamais totalement épuisés. Elle se laisse emporter par la puissance de cette houle, comme s’il s’agissait d’une eau lustrale capable de rompre les barrières, les interdits, la morale et toutes les frontières…

Et lorsque ce lâcher prise a eu raison d’elle, elle se souvient de ce corps avide et magnétique, de cet élan pour elle, un soir, dans une chapelle aux allures d’alcôve… quelque part en Toscane. Elle entend leurs rires, quand l’une de ses mèches de cheveux hérétique s’était prise dans un prie-Dieu. Elle entend l’écho de leurs soupirs braver le silence comme un air d’opéra…

Curepipe, le 12 mars 2017

9 commentaires

  1. Nous sommes plusieurs à être revenu aujourd’hui 😉
    Ton texte est surprenant dans sa deuxième partie, c’est amusant.

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  2. Voilà un texte étonnant dans sa seconde partie mais que j’ai beaucoup apprécié. Chacun des personnages a une vision différente de l’autre et c’est amusant. J’aime la sensualité de la seconde partie.

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  3. Deux textes en un, comme le souligne Virginie. Le deuxième fait la part belle aux mots, à la sensualité, au voyage. Il nous « embarque » !

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  4. Toujours un vrai plaisir de te lire ! J’aime beaucoup ton histoire, cette double narration qui nous montre qu’il ne faut pas se fier aux apparences, cette sublime et originale histoire d’amour.

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  5. Quel plaisir de te retrouver 🙂
    Je ne vais pas être plus originale que les commentaires précédents mais j’ai beaucoup aimé ces deux récits en un, ces visions différentes, cette sensualité et cette poésie qui se dégagent particulièrement dans la seconde partie.

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  6. Oh que la fin arrive brutalement je trouve…j’étais bien, je découvrais ton personnage, ses histoires…tu m’embarquais littéralement et oups…plus rien! A quand la suite??

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