discussion Atelier de Leil (76) , « Les petits papiers »


C’est avec un plaisir redoublé que je sacrifie aujourd’hui au rituel de l’atelier d’écriture de Leiloona, du blog Bricabook.
Le terme rituel prend en effet tout son sens en ce lundi dans la mesure où le cliché d’Anselme a ravivé quelques jolis souvenirs de voyages.

leil76

Voici donc ma participation !

« Les petits papiers »

C’est à pas feutrées, presque recueillis, qu’elle avait emprunté l’allée principale du temple Ba Thien Hau après sa visite du quartier Cholon. Le silence des lieux, qui contrastait si violemment avec l’effervescence assourdissante de Saïgon, la plongea au plus profond d’elle même. Dong, qui l’accompagnait depuis le levant, le comprit et s’effaça. Installée sur un coussin de prières, elle méditait tandis que Lisa s’imprégnait de l’atmosphère.

Son œil s’arrêta sur les dragons de porcelaine qui ornaient les plafonds, puis sur les peintures qui retraçaient quelques légendes chinoises. Elle se souvenait que des âmes errantes, quelquefois malveillantes, guettaient leur proie entre ces murs, mais rien ne l’inquiétait plus. Elle se concentrait sur les trois statues de bronze à coiffes dorées, surprise par leurs tenues chamarrées. Agnostique, elle attendait pourtant de longue date cette rencontre avec la Dame Céleste, protectrice des navigateurs et déesse de la fécondité. Il arrive finalement qu’on ne sache plus à quel saint se vouer !

Les moines s’affairaient, imperturbables et oublieux des quelques touristes. Certains psalmodiaient des prières dont le bourdonnement enchanteur rythmait sa catabase. Un autre s’assurait qu’aucune poussière n’altérerait le son du gong. Lisa se surprit à marmonner quelques bribes de prières, d’abord imperceptibles, puis de plus en plus claires. Il lui semblait que les odeurs d’encens, mêlées à celles des offrandes, ravivaient, bien malgré, elle ses souvenirs d’enfance, les Pater Noster récités par cœur au catéchisme…

Mais une vieille Hoa au regard amusé interrompit ses doutes et son étonnement, en tirant la manche de sa blouse. Sans partager le moindre mot avec elle, elle la poussa doucement vers l’autel, l’exhortant à grands coups de sourires à accomplir le rituel des offrandes. Elle posa délicatement des pétales de fleurs au creux de sa paume puis la guida jusqu’à ce que ses doigts se relâchent et laissent échapper cette pluie multicolore aux pieds de la divinité. Lisa déposa alors quelques dongs dans l’urne, puis alluma à son tour l’un des ces cônes d’encens que l’on hisse ensuite au plafond assorti d’un ex-voto.

La vieille Hoa, fermement décidée à ne pas la lâcher, la conduisit ensuite vers une stalle dissimulée sur la gauche. Cet espace, offert aux éléments à la façon d’une cour intérieure, s’organisait autour d’un arbre étrange, un arbre à souhaits. On aurait dit que le temple tout entier avait été édifié en fonction de lui, comme s’il s’était agi d’une figure tutélaire. Ces papiers-espoirs l’amusèrent d’abord. Elle n’y voyait que le signe d’une formidable crédulité.

Pourtant la danse de ces feuillets-papillons, qui se balançaient au gré de la timide brise, acheva de la plonger dans son for intérieur…

Il lui apparaissait clairement que sa vie avait toujours été faite de petits papiers. A la maternelle, elle n’avait eu de cesse d’imaginer que ses hiéroglyphes avaient un sens. Ils avaient au moins celui qu’elle leur prêtait. Ils disaient son ennui, son envie de grandir. Dès qu’elle avait su écrire, elle les avait collectionnés comme autant de trésors, de petits bouts d’elle-même. Elle y notait ses secrets, ses désirs… Un jour, elle serait écrivain ! Elle s’y inventait des vies plus palpitantes que la sienne pour dissiper ses colères. Ses peurs y prirent forme, ses espoirs déçus aussi…Puis il y avait eu les lettres d’amour les ruptures et les déchirures, les papiers froissés, les feuilles humides de ses larmes, de sa rage…

Espérant soudainement rompre avec sa vie-puzzle, cette existence de papier, informe et douloureuse, elle se saisit d’un feuillet turquoise, et sous l’œil encourageant de cette protectrice inattendue, dont elle ne saurait jamais le nom, elle dessina le rêve de ses jours prochains.

22 commentaires

  1. Très jolie image que celle de cette vie-puzzle, cette vie de petits papiers, cette vie centrée sur l’écriture.
    J’ai aimé aussi le rituel des offrandes, guidé par la vieille Hoa. C’est un joli tableau, la capture d’un instant, qui bouleversera peut-être sa vie … ou pas ! 🙂

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  2. Je me suis laissée guider par ta plume et la main de la vieille Hoa. J’ai découvert les feuillets-papillons et choisi un papier gris-bleu comme la couleur de la Manche aujourd’hui pour écrire ce mot. « Que chaque lundi m’offre le plaisir de te lire ! »

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  3. Merci pour ce joli voyage dans lequel je me suis complètement laissée emportée. J’ai l’odeur d’encens dans le nez, j’entends les prières, je vois cet arbre majestueux au milieu d’une cour…une pleine zénitude. Je pourrais bien en rêver cette nuit. Merci beaucoup.

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  4. Ton âme de voyageuse nourrit tes textes d’anecdotes et de détails dont l’authenticité me remplit de bonheur! Je suis comme Leiloona je te suivrai bien sur un voyage au long cours !!!….Mais lequel ?…J’ai tellement aimé aussi tes photos d’Italie …..Si tu tiens un journal de voyage, j’aimerai être invisible pour le lire par dessus ton épaule ….J’adore les écrivains-voyageurs…

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