discussion « Les brumes de Sapa », Lolita Séchan, Delcourt, 2016


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Voilà un album que j’ai longuement hésité à commander. J’aime assez les BD autobiographiques, mais je redoutais un peu le côté « fille de… ». Le titre assez poétique, « Les brumes de Sapa », me plaisait cependant, et m’évoquait bien des souvenirs de voyage.

Tous mes aprioris ont rapidement volé en éclats et je me suis laissée totalement conquérir tant par la sincérité, la tendresse et la drôlerie du scénario que par la précision et l’humanité du dessin.

Conçu durant près de cinq ans, l’album nous conte dix ans d’une amitié particulière entre l’auteur et une jeune fille de Sapa, Lo Thi Gom. Il s’organise en cinq temps, autant de périodes nécessaires à la construction d’une véritable relation malgré la distance, mais aussi à la reconstruction de soi-même.

La narration s’ouvre sur son premier voyage au Vietnam alors qu’elle a une vingtaine d’années. Elle ignore si ce qui relève d’abord de l’errance s’avérera salutaire. Etudiante en cinéma, elle s’adonne aussi à l’écriture, mais elle étouffe à Paris et conjugue mal avec le poids de l’histoire familiale. « Fille de », touchée par la dépression chronique de son père, elle peine à envisager son propre cheminement. Doit-elle opter pour une psychanalyse ou partir élever des chèvres en Ardèche ? Quelle voie emprunter pour découvrir qui elle est ?

« Alors, j’ai décidé d’aller voir ailleurs si j’y étais »

Elle part donc en quête d’elle-même dotée d’un sac plus gros qu’elle. Elle voyage sans portable histoire de se confronter pleinement à sa propre personne et à ses angoisses. Ses seuls repères résident dans le Guide du Routard et le Lonely Planet. Elle suit alors le parcours classique de tout touriste au Vietnam, à savoir la remontée de Saigon à Sapa.

« Et comme chaque fois que rien ne bouge à l’intérieur de moi, je m’arrange pour faire défiler le paysage »

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L’analyse de son état d’esprit, de sa difficulté à grandir et à envahir pleinement le monde des adultes, est fine et particulièrement convaincante. Nombre de lecteurs se reconnaitront sans doute dans son mal-être, ses atermoiements, son incroyable envie qu’il se passe enfin quelque chose dans sa vie et les freins qui l’empêchent finalement d’avancer.

« si c’était si facile de grandir, ça prendrait pas si longtemps. »

Ses souvenirs ont fait renaître les miens, Saïgon, son bazar architectural, sa propagande communiste, les marchés et le quartier des copistes. J’ai refait avec elle ce curieux apprentissage qui consiste à se frayer un chemin à travers des hordes de scooters pour traverser la rue. A ses côtés, j’ai repris le train de nuit, déambulé dans Hué et dégusté des Pho.

J’ai partagé aussi nombre de ses réflexions premières sur le Vietnam, ce tourisme de masse, ce rabattage permanent, les efforts orchestrés du gouvernement pour empêcher le voyageur de découvrir des réalités plus sombres et plus inhumaines entre deux vestiges du passé. Elle porte notamment un regard juste et critique sur le traitement réservé aux minorités, 53 ethnies dont les Hmongs qui sont discrètement exclus de l’école et des soins médicaux mais qui constituent un formidable appât pour les touristes et une rente pour l’Etat. Sapa s’impose en effet comme un « petit disneyland où l’on aurait remplacé Mickey Mouse par des enfants Hmongs ».

L’album dépasse ainsi très largement le cadre du nombril et des bleus à l’âme de Lolita pour s’intéresser aux réalités du pays. Il se lit comme un documentaire qui aborde sans concession les dysfonctionnements de ce coin d’Asie, les difficultés des viets-kieu, ces vietnamiens qui se sont exilés un temps et qui sont toujours considérés comme des déserteurs. Elle évoque aussi un certain nombre de pièges à touristes, notamment aux abords des temples où l’on pratique à souhait les ex-voto grâce aux spirales d’encens ou à ces oiseaux qu’on achète pour les libérer alors qu’ils sont dressés à regagner leur cage.

« Le vœu c’est la prière des athées »

Ses pas la conduisent à Sapa, une petite ville de montagne perdue souvent dans les nuages. Là elle rencontre Lo Thi Gom, une ado de 12 ans exploitée par un Viet pour vendre de l’artisanat. Sa hôte sur le dos, elle arpente les rues de la ville en quête d’acheteurs providentiels, même si ses rêves la portent volontiers ailleurs.

Cette rencontre la marque plus qu’elle ne l’imagine d’abord, la hante même et la pousse à revenir encore et encore dans un pays qu’elle apprend à aimer. Elle se plait à retrouver chaque fois Lo Thi, à mesurer son parcours et le sien. La fuite et l’errance cèdent progressivement le pas à des liens solides, à une connaissance accrue de l’autre et de soi. Chacune édifie son existence, avec ses contradictions et ses contraintes propres. Toutes deux cherchent le moyen d’être heureuses et conjuguent avec des possibles différents. Tiraillée entre le poids des traditions ancestrales, le désir de modernité et sa condition de Hmong, Lo Thi Gom perçoit en effet avec beaucoup de lucidité que son chemin reste balisé.

« je sais que plus mes rêves grossissent moins j’ai de chance d’être heureuse »

Le scénario tisse à merveille toutes les émotions et les registres. Loin d’être autocentrée, Lolita Séchan aborde avec sensibilité la question de l’altérité. Plus que cela, elle dit combien il est illusoire de vouloir ETRE en dépit de l’Autre. Son graphisme est à l’aune de cette sensibilité. Elle a l’art d’exprimer les émotions les plus contrastées. La précision de son trait témoigne d’une certaine générosité mais aussi d’un sens aigu de l’observation qui donne beaucoup de force au documentaire. Le choix de ce trait au noir souligne certes sa peine à exister, mais aussi l’acuité de son regard.

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Je ne saurais trop vous inviter à découvrir cet album qui me laisse le goût d’une incroyable authenticité.

Lecture effectuée dans le cadre de la-bd-de-la-semaine hébergée cette semaine chez Noukette

19 commentaires

  1. Je note aussi. J’ai entendu parler de cet album mais comme toi avant de le découvrir, je redoute le côté « fille de » et comme je ne suis pas allée dans le pays, mon ressenti sera peut être différent du tien.

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  2. Tu en parles très bien, et malgré le fait que le trait a l’air joli, le sujet ne me tente pas plus que cela… A voir en bibliothèque peut-être…

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