discussion « Chanson douce », Leila Slimani, Gallimard, 2016


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Prix Goncourt 2016

Ce roman, dont le titre évoquerait presque une berceuse, s’ouvre avec fracas sur une scène de crime. « La nuit s’est abattue sur cette journée de mai » qui avait pourtant commencé comme toutes les autres. « Adam est mort, Mila va succomber ». Ils avaient encore l’âge de se rendre au parc avec leurs parents ou la nounou, de construire des châteaux de sable, de courir après les papillons sur les pelouses…
Les badauds affluent rue Massé, tandis que la police envahit une salle de bain devenue l’espace d’une folie l’antichambre de la barbarie.
Le capitaine Dorval, missionnée sur place mènera son enquête, tout comme Leila Slimani s ‘efforce de retracer les faits et de comprendre ce qui a pu conduire à l’horreur. Sans concession, sans parti-pris, mais avec beaucoup d’humanité, elle autopsie brillamment cette folie.
Elle nous conte ainsi la déprime de Myriam, une jeune trentenaire au foyer, qui souhaiterait retravailler mais qui craint de confier ses enfants à n’importe qui. Elle souhaite le meilleur pour sa progéniture, prend le temps d’organiser des entretiens et d’exiger des références. Louise, cette petite femme blonde entre deux âges a tout pour plaire avec ses « airs de Mary Poppins ». C’est comme une évidence, même si chacun cache plus ou moins ses fragilités. Avec Paul, ils ont très vite cette formidable sensation qu’elle fait entrer la lumière dans leur foyer. Cette perle « suscite et comble les fantasmes de famille idéale que Myriam a honte de nourrir ». Elle choit les enfants, brique l’appartement, prend des initiatives, ce dont on se réjouit forcément d’abord. Mais une telle perfection peut quelquefois agacer.
Imperceptiblement, ce dévouement se confond avec un surinvestissement étrange, une fascination inquiétante. La nounou, se rend indispensable, et tisse sa toile…

« Bien sûr, il suffirait d’y mettre fin, de tout arrêter là. Mais louise a les clés de chez eux, elle sait tout, elle s’est incrustée dans leur vie si profondément qu’elle semble maintenant impossible à déloger. Ils la repousseront et elle reviendra. Ils feront leurs adieux et elle cognera la porte, elle rentrera quand même, elle sera menaçante comme un amant blessé. »

Le portrait de cette femme solitaire se dessine lentement au fil des pages, tout comme son passé se reconstruit, si bien que la tension dramatique reste croissante. On connaît le mal qu’elle a fait, mais on sait aussi ses difficultés et ses douleurs, sa pathologie.
Parallèlement, Leila Slimani s’intéresse aussi à la difficulté d’être parents, de ne pas sombrer dans l’abnégation totale ni la négation de soi-même de ses désirs et de ses élans sans pour autant abandonner ses enfants.
L’écriture est incisive, économe dans les effets mais diablement efficace. Sans jamais faire le procès des protagonistes, l’auteure se concentre sur ce point de basculement qui conduit un être au delà de l’humain.

« Le destin est vicieux comme un reptile, il s’arrange toujours pour nous pousser du mauvais côté de la rampe. »

Le sujet, glaçant au possible, ne laisse pas indifférent, évidemment, mais la qualité du roman ne saurait se limiter à cela. L’angle d’attaque est pertinent, l’écriture à la fois convaincante, sobre et sensible. Leila Slimani a l’art d’accrocher son lecteur, de l’embarquer sans plus le lâcher dans ce qui tient d’une descente aux enfers, sans jamais sombrer dans le pathos ni le jugement. Au delà, le récit nous amène à bien des questionnements sur les relations entre les êtres, sur certains abandons aussi …

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