discussion « Tropique de la violence », Natacha Appanah, Gallimard, 2016


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« Caribou Mayotte » (Bienvenue Mayotte – je vous laisse apprécier l’ironie de la formule)

Il y a une quinzaine d’années, chaque fois que je croisais des collègues qui avaient séjourné longuement à Mayotte, ils ne tarissaient pas de propos élogieux sur cette île paradisiaque, ses paysages, ses lagons et la gentillesse de ses habitants. Depuis j’ai vu comme vous tous un certain nombre de reportages alarmants sur la détresse et la violence qui la gagnent.
Je me souviens surtout avoir été saisie par un tag douloureux sur les murs de l’espace fumeur de l’aéroport de St Denis (à la Réunion).

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C’est à la désolation de cette île que s’intéresse Natacha Appanah dans son dernier roman, un récit choral à la tension dramatique croissante. Mais avant de nous intéresser aux êtres, il convient de planter le décor de « ce pays (qui) ressemble à une poussière incandescente », cette terre qui gronde et qui menace de s’embraser, ce cent-unième département français, perdu au milieu de l’Océan Indien. Sans concession, Natacha Appanah évoque les ravages de la drogue, l’immigration clandestine, l’arrivée massive de ces pauvres hères sur les kwassas-kwassas qui viennent gonfler la misère et les bidonvilles. Au delà, elle pose la question du colonialisme et interroge le monde politique et l’Etat français sur ce qui tient, sinon d’un abandon, du moins d’une terrible négligence.

« Je ne juge pas, j’en ai vu des gars comme lui, passer quelques mois à Gaza, je ne sais pas quel est leur but, je ne sais pas s’ils croient vraiment que quelques séances de cinéma, quelques matchs de foot ou du pop américain suffiront à nous faire oublier la misère, la crasse et la violence. Ils connaissent plein de choses ces gars-là, ils connaissent les chiffres de la misère, ils connaissent les statistiques de la délinquance, ils étudient les graphiques de la violence, ils ont des mots comme culture et loisirs à la bouche, mais ils ne comprennent jamais rien en réalité. Il n’y a qu’un gosse des rues pour savoir ce qu’est la joie de trouver une vieille brosse à dents par terre, de la laver à la ravine et de passer un vieux savon dessus, un vieux savon tellement dur tellement strié de marques noires que c’est comme un caillou mais on le frotte quand même et après on va dans un coin parce qu’on ne veut pas que quelqu’un d’autre nous vole cette brosse et on se lave les dents avec, on tourne et on retourne la brosse dans notre bouche comme si c’était un bonbon au miel et, la joie de cela, il n’y a qu’un gosse qui vit dans la rue pour savoir. »

L’espace du récit se réduit au fil des pages, se circonscrit au quartier de Kaweni, plus connu sous le nom de Gaza, et enferme les personnages dans un étau tragique. Cette zone de non-droit, où les adultes semblent étrangement absents, est aux mains d’une jeunesse errante et désolée, souvent orpheline, qui organise sa survie selon ses propres lois et surtout selon les règles des chefs de « meute », à l’instar de Bruce, devenu violent « parce qu’il n’a rien, même pas l’amour ». L’auteure analyse alors avec beaucoup de justesse le fonctionnement de ces ghettos et de ces bandes où l’emprise peut être la seule solution pour exister. Il faut l’emporter au Mourengué, il faut savoir distiller les ordres, distribuer les doses, battre et protéger, se faire craindre et respecter, devenir indispensable.
Le lieu partage la crasse et les odeurs de tous les ghettos.
Cette toile de fond est la trame sur laquelle se tissent et se croisent les vies des différents personnages.
La parole est initialement offerte à Marie, la Muzungu, la blanche ou la française, une infirmière qui s’est installée en ces terres par amour pour Chamsidine, un grand noir originaire de l’île. Mais les sentiments se sont étiolés alors que le mal d’enfant la rongeait.

C’est un beau personnage que celui de Marie, angoissée par les ans qui passent, tiraillée entre un certain dégoût du pays et son amour pour Moise, ce gosse qu’elle a sauvé du naufrage et qui lui échappe, qui lui reproche de l’avoir élevé comme un blanc.
Moise c’est ce gamin atteint d’hétérochromie, l’enfant du djinn fasciné par Henri Bosco qui « a fait peur à sa propre mère ». C’est celui qui ne supporte plus la peur, l’humiliation ni la contrainte de Bruce.
Pourtant à l’origine, Bruce ce n’était qu’Ismail Saïd un môme comme un autre, un dur et un violent au cœur « tendre » rejeté par l’école, par l’espoir

« Les garçons comme toi et moi, c’est fait pour cogner la vie. »

On croise aussi Olivier, représentant de l’ordre, Stéphane, employé par une ONG, La Teigne, l’acolyte de Bruce, les politiciens qui redoutent que la boue de Gaza ne salisse leurs ourlets et qui ne s’y déplacent qu’en période électorale…
Au-delà de leurs histoires et expériences personnelles, au-delà de leur diversité, ces voix sont bouleversantes et unanimes : elles alertent !

5 commentaires

  1. Ce livre me faisait de l’oeil mais on ne le voit pas beaucoup et j’avoue l’avoir oublié. Je suis allée à Mayotte, j’ai travaillé avec des enseignants qui avaient des enfants de Kaweni et la situation n’est pas simple (et on les laisse un peu livrés à eux-mêmes, mais on pourrait parler aussi des détournements d’argent au conseil général). Je verrai si je le trouve à la bibliothèque.

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    • La situation c’est en effet terriblement dégradée et mérite qu’on s’y intéresse ne serait-ce que par l’intermédiaire du roman qui a le mérite d’alerter et de poser les bonnes questions.

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