discussion Atelier de Leil (70) : Crève-coeur


Je pensais sacrifier l’atelier de Leiloona, du blog Bricabook cette semaine, tant l’idée de me confronter à un nouveau portail ne me motivait pas. Il faut croire que mon esprit s’est conditionné à cet exercice…

Voici donc le cliché de la semaine signé de Julien Ribot

leil70

Et ma participation.

Crève-cœur

Malgré mon célibat légendaire et l’absence de progéniture, la perspective de mon trentième anniversaire me rendait frileuse. J’éprouvais le furieux besoin d’une nidation dans un cocon douillet. Mes longues années de bohême « collocative » à Londres avaient fini par me peser et par menacer toute sociabilité chez moi. Depuis mon retour en France et le passage à une vie active digne de ce nom, j’avais navigué entre le foyer parental et les locations occasionnelles, le temps du Chez Moi était venu. J’aspirais à un espace à ma mesure.
Ajoutez à cela que ma grand-mère, qui vivait encore les deux dernières guerres comme si elles n’avaient jamais cessé, me serinait inlassablement que rien ne valait l’investissement dans la pierre. Ses biens immobiliers lui avaient permis de surmonter les krachs boursiers, tandis que la location de ses greniers à prix d’or à quelques résistants l’avait épargnée du manque.

Je pris donc mon désir au sérieux et me lançais dans la recherche d’un « home », sans imaginer que l’affaire prendrait l’allure d’une quête du graal bien amère. Néophyte, je multipliais les erreurs. Soucieuse d’abord de préserver mon indépendance et ma liberté à disposer de mes critères, j’entrepris de fouiller mon quartier seule. Force fut de constater qu’il me faudrait me résoudre à une quête plus concentrique, en espérant éviter les faubourgs. Mais entre taudis, immeubles sans ascenseur ou studettes, me cœur ne balançait pas. J’eus alors recours à quelques agents immobiliers, dans l’espoir cette fois d’éviter les vautours.
Je découvris alors un autre monde, celui des briseurs de rêves qui ne voient le monde qu’en mètres carrés, lois Carrez et Pinel et kiloeuros. Leur impatience me glaçait, leurs bavardages mensongers aussi. Pourquoi n’avais-je pas signé dès la seconde visite ? Pourquoi ce balcon de 3m2 ne me plaisait-il pas ? En quoi les termites qui attaquaient la charpente de cette maisonnette me posaient problème ? Un petit traitement jeune Dame et on n’en parle plus !

Si mes souvenirs sont exacts, c’est le treizième qui me conduisit, sans conviction aucune, devant ce portail vert après m’avoir suggéré d’investir dans un terrain ou dans du neuf. Alors qu’il regardait à peine le bien qu’il me soumettait, je connus un sentiment d’extase immédiat. Cette maison, avant de répondre en tous points à mes désirs profonds, m’apaisait plus qu’une caresse. Sa grille close, ses murs de briquettes et ses ferronneries lui donnaient un air virginal séduisant que ne contredisait pas le jardin laissé à l’état sauvage. On percevait à peine d’anciens pas japonais qui menaient à la porte d’entrée. Je notais tout de suite la présence délicate de quelques roses trémières qui enjolivaient encore le sourire des fenêtres offertes au soleil. L’agencement des pièces et l’aménagement intérieur, quoique vieillots, ne manquaient pas de charme. Cette demeure avait incontestablement une âme qui s’empara de moi dès que j’eus posé le pied sur le magnifique pavement. Cette séduction m’entrainait dans des songes lascifs. Je m’imaginais déjà avec un bon livre et un mug de thé devant la cheminée…Oui, je vous l’accorde, je n’en étais pas encore à filer et dévider au soir à la chandelle …

J’échafaudais des plans, abattais mentalement des murs, relookais la salle de bain, repeignais les placards, débarrassais le grenier, dressais des tables romantiques lorsque la question fatidique tomba. Ce fut alors comme une évidence ! J’avais mis la déco avant les tractations bancaires ! Je perçus bien sa désagréable condescendance lorsqu’après avoir avoué que je n’avais pas encore consulté ma banque et que j’ignorais ma capacité d’emprunt, je lui annonçais mes revenus. Il pressa le terme de cette visite, nettement moins mielleux qu’à son arrivée, et ne tint pas sa promesse de me rappeler pour d’autres propositions. Adieu tapis et canapés moelleux, ambiance chaleureuse et potentiels duos devant une flambée ! Je dus affronter ce deuil dans la plus grande solitude.

Comble d’ironie, mes maigres moyens qui contraignaient mes envies, me permirent de poser mes meubles Ikea – les seuls compatibles avec l’exiguïté moderne du lieu – dans un petit trois pièces au dernier étage de l’immeuble sis juste de l’autre côté du trottoir. Mes fenêtres en PVC surplombent le toit d’ardoise, le jardin rieur et, je dois le confesser, les abdominaux prodigieux du nouveau propriétaire, amoureux de ses rosiers. C’est toujours plus sympathique que la vision de mes convecteurs électriques.

17 commentaires

  1. Pas facile de trouver son chez soi ! Si en plus le bien tant désiré te nargue juste en face, c’est vraiment très ironique 😉

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  2. et bien bravo!
    heureusement que tu n’avais pas d’inspiration, sinon qu’est-ce que ça aurait donné 😉
    j’aime la fin ouverte sur un joli roman rose possible… à suivre, donc!

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  3. Comme je me suis identifiée à ton récit de la recherche du bien parfait, et la joie des agents immobiliers, ces vautours (j’ai pourtant fait de l’immobilier dans une autre vie. Bien sûr j’ai arrêté :p).
    Effectivement dommage pour cette maison mais qui sait avec un voisin aussi sympathique peut-être que si le feeling passe ton héroïne pourrait poser sa brosse à dent de temps à autre dans le gobelet de la salle de bain … En tout cas j’ai adoré cette chute.

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  4. La recherche DU logement est parfaitement décrite! Je m’y serai cru!!
    Quel crève coeur qu’elle n’ait pas eu la maison… la description faisait réellement rêver.
    Mais le voisin reste une ouverture plus qu’intéressante! 😉
    J’espère qu’elle ira se présenter, ce sera peut être finalement bel et bien un jour SA maison 🙂

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