discussion « Moi, Daniel Blake », Ken Loach, 2016


danielblake

Outre ses qualités de réalisateur, on aime Ken Loach pour son audace, sa ténacité, son regard incisif et surtout son humanisme. On aime qu’il s’intéresse aux petites gens, qu’il nous pousse dans nos retranchements et nous conduise à reconsidérer nos positions et nos modes de vie. Est-il bien raisonnable de stationner dix minutes au rayon pâtes, dans l’hésitation la plus totale. Panzani ou Lustucru ?

Si je pose cette question en forme de boutade, c’est précisément parce que certains sont loin hélas de pouvoir se la poser, confrontés à d’autres considérations plus vitales.
A travers le personnage de Daniel, et des personnes qu’il rencontre, Ken Loach expose les conditions de vie difficiles des plus démunis dans nos sociétés européennes et leur confrontation à une machine administrative aussi absurde que mortifère, notamment parce qu’elle est de plus en plus privatisée.

Si Daniel approche à peine de la soixantaine, il se voit dans l’incapacité de reprendre son emploi de charpentier après une attaque cardiaque. L’ennui c’est que les médecins et le service des pensions d’invalidité ne l’entendent pas de la même façon. Face à cette situation inextricable, il ne lui reste qu’à s’inscrire au Pôle emploi anglais, dans l’espoir de toucher des indemnités chômage. Un paradoxe pour un malade censé demeurer au repos. Reste à savoir si cela sera plus simple !

C’est dans ce contexte qu’il croise Katie, à peine trentenaire, et ses deux gosses. Sans emploi, cette dernière s’est vue contrainte de déménager de Londres à Newcastle, puisque c’est là le seul logement social qu’on a daigné lui proposer alors qu’elle vivait dans une seule pièce d’un foyer pour mères célibataires avec sa progéniture.

Ce qui les rapproche initialement, c’est ce fonctionnement aberrant des administrations concernées. Tous deux sont progressivement broyés par cette machine étatique qui sous-traite la gestion des appels à des plateformes et qui multiplie les interlocuteurs inadaptés entre l’usager et le décisionnaire sans que l’humain ne soit jamais pris en considération. Quiconque a déjà hanté la Caisse d’Allocations Familiales ou l’ANPE sait de quoi il en retourne et se rappellera des scènes malheureusement vécues.

Une belle amitié se noue ensuite entre ces quatre là, chacun tentant de réconforter l’autre dans la mesure de ses moyens. C’est sans doute ce qui m’a le plus bouleversée dans ce film, la façon dont tous ces anonymes, depuis l’agent de sécurité du supermarché jusqu’au voisin, s’entraident et pallient, autant que faire se peut, les graves manques des gouvernements en place. Quelle belle solidarité !

On ne peut que saluer ce cinéma social qui redonne toute sa dignité au monde ouvrier, qui nous offre ce regard ô combien humain sur toutes ces belles personnes qui tentent d’organiser leur survie et de résister à la honte.

Ken Loach n’en fait jamais trop. Il tisse sa colère et son empathie à une certaine pudeur qui donne toute sa délicatesse au film. Plutôt que de multiplier les ressorts du pathos ou une critique trop virulente, il opte pour une mise en scène réaliste et de longs plans séquences qui suffisent à faire apparaître les nombreux paradoxes, les insuffisances, les contrastes insupportables, autant d’éléments qui constituent à mon sens une forme de barbarie moderne. Il s’appuie en outre sur un casting particulièrement convaincant. Le duo Dave Johns/ Hayley Squires est superbe, naturel, juste, puissant. La jeune Briana Shann, toute en nuance, est également remarquable.
Merci monsieur Loach pour ce grand moment d’humanité et de cinéma. Merci de nous ramener régulièrement sur terre.

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