discussion « Monsieur désire ? », Hubert et Virginie Augustin, Glénat, 2016


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Cet album est d’abord une plongée dans une Angleterre en passe de devenir victorienne, puisque la jeune Victoria est à peine couronnée. Si l’intrigue se déroule en grande partie dans une vaste demeure aristocratique, le scénario évoque également les quartiers pauvres et underground d’une Londres hantée par la misère et ses dommages collatéraux, dont la prostitution. Quel paradoxe saisissant que cette Angleterre flamboyante, en pleine révolution industrielle et économique et tous ces laissés-pour-compte venus tenter la fortune dans la capitale.
Dans cette toile de fond, la jeune Lisbeth, qui ne peut guère compter sur sa beauté, s’estime heureuse d’avoir décroché un emploi de servante dans cette maison de maître, même si elle peine encore à trouver sa juste place dans ce ballet de domestiques. Sa situation se complexifie cependant lorsqu’Edouard, son jeune maître rentre, dépité par un séjour à la campagne, une villégiature qui rime toujours pour lui avec ennui profond. Lisbeth aurait pu succomber immédiatement au charme de ce jeune noble si les rumeurs et sa réputation ne l’avaient pas précédé. Les discussions au sujet de ce dandy libertin ne tarissent jamais : « toutes les femmes de Londres sont folles de lui. ». A la simple évocation de son nom « les mères frémissent et cachent leurs charmantes filles encore innocentes des dangers de l’amour, tandis que « les maris frottent leurs cornes » et que « les putains sortent leurs plus belles parures », ce qui semble loin de déplaire à ce don juan.
Le personnage s’inscrit en effet dans une longue lignée de séducteurs, empruntant tout autant au héros de Molière qu’au Valmont de Laclos. Pleinement conscient de mener une existence de grand débauché, il ne nourrit aucun remords et en tire même gloire. Il prend du reste un malicieux plaisir à narrer à la pauvre Lisbeth son initiation sexuelle, ses manigances amoureuses machiavéliques et ses nombreuses comédies d’amour. Cet esprit bravache, frondeur, qui cultive l’art de se mettre dans les situations les plus périlleuses, s’amuse sans doute de la candeur et de la moralité de la « petite bonne », celle qu’il considère rapidement comme « l’animal de compagnie rêvé » à laquelle il finit par s’attacher plus que les convenances ne le réclament.

« ma queue est aussi célèbre que la colonne Nelson »

Hubert nous régale donc avec une ambiance digne des grands romans libertins du XVIII°. Il orchestre de main de maître cette confrontation entre ces deux êtres que tout oppose, sans sombrer dans la facilité. Lisbeth n’opère en effet pas comme un messie qui permettrait au bien de triompher. Parallèlement, il inscrit son intrigue dans une Angleterre crédible et progressivement moraliste. Au delà de la simple rencontre d’Edouard et de Lisbeth, il donne à comprendre l’organisation de ce type de demeure, ainsi que les conditions de vie difficiles des domestiques qui désespèrent ici devant les frasques de leur maitre. Chez eux aussi, des rivalités se font jour. Chacun s’accroche à ses prérogatives et tous les moyens semblent parfois bons.
Le dessin de Virginie Augustin soutient parfaitement le propos. La finesse de son trait, son grand sens des détails en matière de décors apportent une certaine épaisseur à l’album. A l’inverse, les personnages sont quelquefois représentés de façon un peu simpliste. Le jeu des couleurs m’est aussi apparu un peu fade.

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Si j’ai pris un réel plaisir à la lecture, je n’en ferai pas un coup de cœur absolu en raison de ces petits bémols et d’une fin qui m’a semblé déceptive.

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Lecture effectuée dans le cadre de la-bd-de-la-semaine hébergée cette semaine chez Moka, du blog Au milieu des livres

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