discussion Atelier de Leil (69) : Shake my body !


Voilà un dimanche de veille de rentrée, et la liste interminable des tâches à ne pas oublier. Contre toute attente, je suis parvenue à me ménager un petit temps pour activer mes neurones sur ce cliché de Julien Ribot.

leil69

Voici donc ma participation à l’atelier de Leiloona du blog Bric a book

Shake my body

Gus est incontestablement un homme de couleurs. A la maternelle déjà, les énormes pots de peinture le subjuguaient. Il n’avait de cesse de mélanger les teintes, en quête de nuances parfaites. Il variait les supports et les outils au grand dam de ses parents qui n’appréciaient pas toujours son art à sa juste valeur. Refaire les papiers-peints n’était pas une sinécure. Gus aurait volontiers partager leur point de vue, si ceux-ci avaient daigné l’écouter. Il rêvait justement qu’ils ne les refassent pas, qu’ils offrent à ses pinceaux, brosses et autres mains, ces espaces blancs comme autant d’invitations à enjoliver l’existence.

Leurs relations s’étaient évidemment gâtées lorsqu’ils n’avaient pu que constater, au fil des doléances des enseignants et des convocations chez les directeurs successifs, que la tête brûlée qui leur servait de fils se prenait visiblement pour ce sale gosse de la publicité pour les produits Guy Degrenne. Plutôt que de multiplier les exercices, il s’entêtait à multiplier les problèmes. Passe encore, à la plus extrême des limites, qu’il dessine constamment sous la table ou dans les marges de ses cahiers, mais s’autoriser ainsi à revoir la décoration des toilettes ou de la salle de restauration, sous le pretexte fallacieux que ces lieux étaient d’une tristesse effroyable, n’était pas tolérable ! Il faudrait des mois pour dédommager l’école.

Gus aurait bien aimé déposer ses crayons et les contenter. Il se promettait régulièrement de remiser les feutres et les tubes de gouache, mais son naturel reprenait toujours le dessus. Il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à ce monde en noir et blanc, à ces surfaces lisses, ces contours estompés. Enfant lumière, il signait partout des soleils et des arcs en ciel. Ses yeux-kaleidoscopes détectaient le moindre espace vide pour y peindre le bonheur.

La situation était devenue explosive à l’adolescence, cette période sombre où ses talents artistiques sans cesse contrariés avaient pris un tour plus provocateur, iconoclaste même. Sa signature s’affirmait, certes, mais les soleils et les étoiles se voyaient désormais recouverts par un monde plus horrifique, plus obscène. Il ne peignait plus la joie, mais ses douleurs. Il ne s’agissait de susciter les sourires, mais bien de renvoyer ses douleurs et ses blessures à la face de ses bourreaux. Castrateurs, les adultes auraient presque eu raison de ses couleurs s’il n’avait pas croisé Baptiste, un enseignant d’arts plastiques révoqué reconverti en galériste interlope, qui l’avait convaincu de son talent et lui avait remis les poils sur les pinceaux.

Alors, pour sauver les nuances de sa palette du désastre de ce morne quotidien, il avait fait son sac et taillé son chemin. A lui la rue, les couloirs du métro, les wagons et bien des lieux désaffectés qu’il pouvait recouvrir à loisir comme cette ancienne piscine municipale qui sera le lieu de sa première exposition.

Tandis qu’il frotte ses mains sèches l’une sur l’autre, les yeux rivés sur ce cliché, il se remémore son angoisse lors de sa première visite. La violence et l’incongruité de ces tags lui avaient blessé le regard. Leur laideur, assortie à une peur de l’eau incontrôlable, l’invitait à la fuite. Mais l’idée de posséder un tel espace et de redessiner le monde l’avait emporté. La magie de ses bombes en avait fait une jungle luxuriante, un den renouvelé, à l’aune de sa mythologie personnelle.

Comme en apnée, il retient sa respiration et s’apprête à connaître la consécration. Les portes s’ouvrent, Laure Manaudou est là, Camille Lacourt aussi… Les huiles, qui ont si souvent condamné son art, les saluent. Il se prête au jeu, mais se fait la promesse de pas lâcher la lumière pour l’ombre…Bientôt une ministre de la culture vraisemblablement inculte entonnera un discours aussi rasoir que stupide sur un street art auquel elle ne comprend rien. Mais avant, il leur réserve une petite surprise, il s’offre le caprice d’un rêve de gosse…
« – Hi champion ! How proud must you feel ! »
Juché sur le plot numéro 1, Phelps en personne, vêtu d’un slip de main et de palmes géantes, s’apprête à ouvrir la cérémonie et à prêter son corps à l’artiste pour une performance, une séance de body painting retransmise en direct sur plus d’une centaine de chaines.

26 commentaires

  1. Basquiat approuverait ce texte. Ou tant d’autres grapheurs à qui l’on refuse le qualificatif d’artiste…

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  2. Excellent ton texte et une belle reconnaissance à ces grands artistes grapheurs ! Superbe l’idée de l’event en conclusion ! Fallait oser ! Bravo !

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  3. J’aime particulièrement ce rapport à l’art : la peinture pour égayer sa/la vie, la peinture pour exprimer ses/les souffrances. L’art pour vivre.
    Et quelle consécration ! Si je puis me permettre, voilà un Gus qui fait la nique à ceux et celles qui n’ont pas cru en son talent.
    Bravo, j’aime beaucoup ce texte vraiment.

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  4. Ah c’est trop ! Tu vas très loin dans ton délire et j’adore ça ! Super texte, drôle dans son expression, positif dans le récit. J’aime beaucoup !

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  5. Un joli texte consacré à l’un de ces peintres des rues, si mal-aimés du public et dont certains comme ton héros ont un véritable talent. Une belle revanche sur la vie pour ce dernier.
    Bonne journée,
    Bises.

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  6. J’adore ton histoire !!
    Et dans certaines phrases, j’ai cru entendre chanter Yourcenar quand elle écrit Wang Fô 😉

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  7. « Remettre les poils sur les pinceaux » : Ah ah j’adore cette expression, super bien vue dans ce texte ! J’aime beaucoup, ça pulse, y a de la couleur, et oui effectivement nous faisons des rencontres qui nous permettent de nous élever, et là on sent bien que tu as eu de plaisir à décrire ce personnage ! Il te va bien à la plume ! 🙂

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