discussion « Les enfants du paradis », Marcel Carné, 1945


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Cinéphiles et amoureux du théâtre, ce film est pour vous ! Cela faisait un moment que sa version restaurée attendait son heure sur mes étagères, ce qui constitue presque un crime de lèse-cinéma.

Ce film d’époque, orchestré en deux long temps (plus de 3 h de délice), redonne vie au Boulevard du Temple dans les années 1820. Cette longue artère, dédiée au théâtre populaire et aux spectacles de foire, était alors appelée « le Boulevard du crime » en raison des nombreux mélodrames qu’on y donnait. Le spectateur ne boude pas son plaisir à découvrir ces lieux, qui furent détruits lors de la réorganisation haussmannienne, hantés par les dresseurs de singes, les jongleurs, les funambules, les pantomimes et autres curiosités spectaculaires qui débordent les enceintes des théâtres. Je ne serais pas complète si je n’évoquais pas les pickpockets et l’univers des estaminets, qui contribuent aussi à restituer l’atmosphère de la capitale en cette période.
Il est également séduit par les décors d’Alexandre Trauner, réalisés dans la clandestinité, et les costumes de Mayo, d’autant plus éblouissants que le film fut tourné dans des conditions difficiles. La fin de la guerre rimait en effet avec pénurie et c’était une gageure que de se lancer dans une telle entreprise, même après le succès retentissant des Visiteurs du soir.

Cette toile de fond est à son tour le théâtre des amours de Garance, tour à tour modèle de certains peintres, actrice puis cocotte du Comte Edouard de Montray, un dandy possessif. Son cœur semble balancer entre Baptiste, un mime terriblement touchant, et Frédérick Lemaître, le beau parleur, qui fut l’un des acteurs les plus célèbres du boulevard. A ces deux soupirants s’ajoute un certain Pierre-François Lacenaire, écrivain public, poète et dramaturge rebelle, qui s’illustra aussi dans les larcins en tous genres et le crime.

« J’ai déclaré la guerre à la société. » « mon cœur ne bat pas comme le leur ».

Ainsi le scénario mèle-t-il la fiction à l’histoire et la romance à la mise en abyme du monde du théâtre comme le suggère d’emblée le titre puisque le paradis (ou le poulailler) désigne les places bon marché situées dans la partie la plus haute du théâtre. Personnages fictifs et personnages de références voient leurs destins se croiser et se décroiser au gré d’une intrigue assez romanesque vivifiée par les dialogues de Prévert. Ce dernier réussit le pari insensé de fondre poésie et gouaille parisienne, humour et émotion, mais aussi langage des rues et théâtre versifié.

Outre l’intrigue amoureuse, le film accorde la part belle à la vie des théâtres de l’époque. On revit ainsi l’aventure d’une pièce comme « L’Auberge des Adrets », mais on découvre aussi les difficultés quotidiennes des troupes, les rivalités et les querelles intestines, les conditions de jeu, l’univers des coulisses. Ce sera aussi l’occasion pour beaucoup de s’initier à l’art du mime.

On est séduit par l’étonnante diversité des images, l’inventivité du réalisateur à une époque où les moyens techniques n’avaient rien à voir avec les possibles d’aujourd’hui. Marcel Carné fut incontestablement un grand maître du cinéma qui savait aussi s’appuyer sur des acteurs hors pair. Le casting est en effet fort impressionnant puisqu’il réunit toutes les stars françaises de l’époque et que ces dernières offrent un jeu d’une incroyable efficacité. Arletty (Garance) éblouit par sa beauté et la variété de son jeu ; la truculence de Pierre Brasseur (Lemaître) n’a pas son pareil ; Marcel Herrand donne beaucoup d’épaisseur au personnage de Lacenaire tandis que Jean-Louis Barrault, époustouflant, incarne Baptiste Debureau avec une forte sensibilité et s’illustre dans l’art du mime.
On pourrait certes regretter quelques petites longueurs dans la seconde partie, plus axée sur les amours difficiles, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un très très grand moment de cinéma.

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