discussion « La différence invisible », Mademoiselle Caroline et Julie Dachez, Delcourt Mirages, 2016


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Cette semaine, je vais vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur et par le même coup d’une BD coup de cœur particulièrement éclairante.

La dédicace, suivie des propos d’une psychologue et d’un pédopsychiatre, donne le ton.  L’album est en effet dédicacé aux « déviants », à tous ceux qui n’entrent pas dans les diktats de la normalité, les trop ou les pas assez…ceux qui pourraient peut-être, pourtant, nous aider à sortir de nos enfermements dans cette société de la normalité qui verse trop facilement dans le non respect et l’intolérance

Né d’une rencontre entre une jeune femme neuroatypique et d’une libraire, dessinatrice à ses heures perdues, le récit retrace l’existence parfois délicate de Marguerite, alors âgée de

27 ans. Son joli minois, ses longs cheveux et ses converses rouges pourraient lui permettre de se fondre dans la masse, ce qu’elle s’efforce de faire le plus souvent possible, même si son tempérament solitaire la conduit à préférer la compagnie des animaux.

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Employée chez Leroux Immobilier, elle semble mener une vie de métronome. Tout est réglé avec la plus grande précision : les horaires, les trajets, les phrases toutes faites. Elle a besoin de rituels, de points de repères fixes pour se rassurer. L’imprévu la terrorise. Tout dans le monde extérieur ou son environnement constitue comme une menace.

Elle n’aime pas son job, ni son bureau en open space peu compatible avec son hyperacousie, mais elle a bien conscience qu’il faut s’insérer, marcher droit, comme toute le monde. Ses relations sociales ne sont pas plus faciles.  Les bruits sont autant d’agressions. Elle maîtrise mal l’implicite et l’humour et se révèle inapte à toute hypocrisie sociale.

Pour les autres, elle fait figure de « no life », incapable de prononcer plus de quelques mots, d’avoir des amis, de partager les repas de la cantine ni les joies d’une pyjama party. Elle est loin de répondre aussi aux impératifs de « l’esprit corporate », cette tendance à la mode qui gagne le monde de l’entreprise.  Dans les fêtes, elle est celle qui se replie en elle-même dans l’espoir de devenir transparente ou du moins de s’extraire d’un monde qui n’est pas le sien.

Ses difficultés, les jugements et les remarques qui s’ensuivent génèrent une souffrance permanente. Elle sent bien que même Florian, son amoureux, commence à fatiguer. Sa différence lui pèse d’autant plus qu’elle a toujours été sous-estimée puisque non-diagnostiquée. Marguerite est en effet une « aspie » qui s’ignore, comprendre une personne née sous le sceau du syndrome d’Asperger. Reste à savoir comment le diagnostic influera sur son existence.

Ce récit, fondamentalement centré sur l’humain, est avant tout une fort belle rencontre avec cette jeune femme, mais aussi un plaidoyer pour le respect et la tolérance. Loin de tout didactisme, le scénario nous permet de vivre aux côtés de Marguerite, de mieux appréhender ses peurs incontrôlables et ses difficultés, mais aussi de bien percevoir ses aptitudes. On pénètre dans son monde, et non plus l’inverse. Cet accompagnement fait à lui seul voler en éclats bien des idées reçues et c’est, in fine, le lecteur qui s’adapte. Ceux qui souhaiteraient cependant en savoir plus, seront comblés par le mémorandum placé en fin d’album.

Comble de bonheur, le dessin assez original et les choix de couleurs de Mademoiselle Caroline n’ont rien à envier au scénario. Le jeu sur les tailles des cases et les variations de plans apportent beaucoup de dynamisme à la narration, mais aussi beaucoup d’humanité. J’ai trouvé particulièrement génial, le choix du rouge pour l’ensemble des bruits émanant de l’environnement humain ou non de Marguerite. L’évolution des teintes souligne aussi le chemin parcouru par la jeune femme. Le tout est aussi empreint d’une certaine forme de tendresse, sans doute en raison du trait assez fin de Caroline.

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Lecture effectuée dans le cadre de la-bd-de-la-semaine hébergée cette semaine chez MO

16 commentaires

  1. Très bel album oui. J’avais adoré. Je trouve que Julie Dachez est très pédagogue, elle parvient très bien à expliquer ce qui se joue dans les difficultés qu’elle rencontre et la description de ses angoisses. Je garde un très bon souvenir de cet album et je ne raterai pas une occasion de le faire découvrir autour de moi

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  2. Je note ce titre : ayant rencontré plusieurs personnes diagnostiquées Asperger, cela m’intéresse de voir comment le sujet est abordé.

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    • L’originalité majeure réside sans doute dans le fait que le scénario est signé par la personne atteinte du syndrome elle-même. Le lecteur a une apporche plus intime de la stuation.

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