discussion Atelier de Leil (68) : Comme un caméléon dans une forêt équatoriale


Et c’est parti pour ma 68° participation à l’atelier de Leiloona, du blog Bric a Book, qui nous offre cette semaine de nous confronter à l’un des ses propres clichés.

leil68

Je pensais déclarer forfait devant cette jolie photographie qui ne me parlait pas, jusqu’à ce que cette idée saugrenue me traverse l’esprit.

Comme un caméléon dans une forêt équatoriale

On l’avait prévenu. Le chemin était long, harassant, pénible. Pas une âme qui vive sur ce lambeau de macadam qui trainait en longueur, qui agonisait entre désert de pierres et arbustes rachitiques. Parfois le découragement le gagnait. Il se demandait ce qu’il fichait là au lieu de sillonner les artères de la Grande Pomme avec son pote Will, en quête de dieu sait quelle opportunité. L’appât du gain l’avait emporté sur sa raison, son envie première de refuser cette mission qui ne lui disait rien qui vaille. Un mauvais pressentiment…

La vieille guimbarde qu’il avait pu louer à l’aéroport n’arrangeait rien. Une R 12 bringuebalante rafistolée par endroits au chatterton… Il ne savait même pas que ce type de véhicule existait encore. Risquait pas l’excès de vitesse. C’était d’autant plus rageant qu’il était pressé d’en finir et que, pour une fois, il n’apercevait pas l’ombre d’un flic des miles à la ronde. M’enfin ! avec la somme promise il s’offrirait un bolide en rentrant.

Il surveillait d’un œil inquiet l’état de la jauge qui flirtait avec la réserve. Il priait pour qu’elle fonctionne. Manquerait plus qu’il tombe en rade au milieu de nulle part ! Il préférait encore se hasarder en caleçon dans le ghetto. D’après les informations de son commanditaire, il espérait un ravitaillement dans quelques kilomètres. Il pouvait se laisser aller à ses « râleries ».

Il lui fallut cependant faire demi-tour. Egaré dans ses pensées, il avait raté cette maudite station. Pas un panneau pour la signaler. Juste une vague cahute de pierres et de tôle et un vieillard acariâtre dissimulé sous son chapeau pour tenir et la pompe et l’estaminet, pour vous servir ! Ted préféra ne pas relever la prétention du terme. Un frigo hors d’usage, des mouches, une table bancale… Savoure ta bière chaud,e dégourdis toi les jambes et file au plus vite ! Assis sur le tronc qui faisait office de fauteuil, il remuait ses orteils crispés tout en se remémorant le plan et les instructions. Il devrait agir de jour, ce qui complexifiait sérieusement les opérations.

Il savait qu’à quelques lieues de là, le paysage changerait à la manière d’un mirage. Il se rapprocherait de la côte, l’air marin serait plus respirable, la chaleur plus paisible. Le no man’s land le céderait à la vie citadine. Oh, pas l’effervescence d’une mégapole bien sûr, non. Une station balnéaire bordée par la montagne, les pins et la mer. Un lieu de villégiature où il dégusterait même l’un des meilleurs cuba libre qui soit en compagnie d’une fille à la peau réglisse. Après seulement. Chaque chose en son temps.

Le plus vite serait le mieux. Il vérifia que les outils étaient en place dans la boite à gants. Il jeta un dernier coup d’œil au dossier, imprima dans sa rétine la photographie, et se remit en selle, désireux d’en découdre. Un tel contrat ne se présentait pas deux fois dans une vie. Il ne cherchait donc pas à comprendre les dessous de l’affaire. Qu’importe ! Il ne comptait que les liasses de dollars à venir. L’avance inespérée reçue l’avant veille attendait son heure dissimulée dans le siège conducteur, entre les ressorts et la housse miteuse. Un homme prudent en vaut deux. Et Ted, cet ancien mercenaire, était d’une prudence méticuleuse. Une conséquence de son expérience au Katanga sans doute.

Après un ultime virage à droite, en épingle à cheveu, la vue lui coupa le souffle en même temps que le flux ininterrompu de sa mémoire. La route surplombait la cité et s’ouvrait vers un infini fantasmatique, comme un miracle dans tout ce merdier. Fasciné par ce ciel qui plongeait avidement dans l’océan, il se prit à rêver des formes des nuages. Une femme couchée, un cœur, un ange …A croire qu’il succombait à une overdose de bleu. Les notes lointaines, échappées sans doute d’un piano bar achevèrent de déboussoler le baroudeur. Saisi, il caressait son arme pour tenter de se reprendre ? C’était quoi ces rêveries de midinette bordel !?!

Lorsqu’il fut un peu plus près, il scruta ce plan panoramique qui s’offrait à lui. Une avalanche de ruelles, un dédale où affluaient les passants. Un labyrinthe ouais ! Comment allait-il repérer sa cible ? Autant chercher un caméléon dans une forêt équatoriale ! Et quand bien même il parviendrait à la localiser, comment exécuter le contrat dans une rue encombrée par des badauds emmaillotés dans leurs serviettes de bain multicolores sans risquer de se faire coincer ? Il la sentait mal l’affaire. Très mal…

En revanche, il se voyait bien se la couler douce dans l’une de ses bicoques au toit rouge. Il avait toujours apprécié les bateaux aussi. C’était quand même la planque idéale, l’occasion rêvée de se fondre dans cette foule bigarrée et de profiter incognito de la belle avance. Il lui faudrait juste se méfier des chasseurs de tête.

17 commentaires

  1. Bon, pas gagné ce contrat ! D’autant qu’il semble avoir d’autres chats à fouetter, finalement !

    J’aime beaucoup l’univers que tu mets en place, ta façon de donner chair à ton personnage. Et ce, en fort peu de lignes. Tu as bien fait de ne pas lâcher 😉

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  2. « C’était quoi ces rêveries de midinette bordel !?! »

    Ah ah ah, j’adore, eh bien voici un paysage qui hypnotiserait presque le plus teigneux des hommes ! 😉

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  3. J’ai beaucoup aimé entrer dans les pensées de ton personnage, et dans cette description de lieux, d’actions. Comme quoi, visiblement, il n’y a pas que l’amour qui peut sauver un homme (ou deux même).

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  4. Tu as réussi à écrire une histoire très visuelle, je croirais voir les premières scènes d’un film d’aventures, un vieux Bébel ou un Brad Pitt. Et le titre est bien choisi. Bravo !

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  5. J’adore ton univers, tu me surprends à chaque fois… Et là encore, je m’attendais à tout, sauf à cette histoire là, à ce personne là, et au choix qu’il fait …Bravo !

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  6. Je l’ai senti un peu fatigué ton mercenaire au cours de son périple dans sa voiture pourrie !….Alors quand sur cet état d’esprit survient le choc de la beauté il y a de quoi se poser des questions quant à son avenir….Ceci dit ce n’est pas gagné car les commanditaires n’aiment jamais qu’on leur pique leur argent ; je serais lui j’éviterai de dormir sur mes deux oreilles !!!!

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