discussion « Babylone » , Yasmina Reza, Flammarion, 2016


babylone

Il arrive que les auteurs sortent de leurs univers habituels et de leurs zones de confort pour tenter d’autres genres, d’autres voies. Avec « Babylone », Yasmina Reza, qui a déjà flirté avec l’absurde dans sa dramaturgie, explore une veine absurde et burlesque tout en interrogeant avec gravité l’humaine nature et son aptitude à l’empathie et à la solidarité, sa capacité à affronter les accidents de la vie.
Jusqu’où peut-on s’engager avec l’autre ? Que signifie l’aider ?
On peut en effet accorder à ce roman une dimension métaphysique puisqu’il nous conduit aussi, à travers une série de portraits et de situations, à nous questionner sur les aléas, les basculements qui peuvent projeter tout un chacun dans l’obscurité, l’obscurantisme, la barbarie ou plus simplement l’incongruité.

« On est quelque part dans le paysage et un jour on n’y est plus. »

Le paysage est précisément un immeuble assez insignifiant, comme il en existe tant d’autres, à Deuil l’Alouette. Elisabeth y mène une existence assez plate avec Pierre, son époux et leur fils Emmanuel. Docteur en biologie, mais cantonnée à un bureau de Pasteur au service des Brevets, elle suit un parcours linéaire qui la conduit doucement vers la soixantaine. Mais peut-on se satisfaire de cette vie sans aspérité ?
Dans ce monde du chacun pour soi, les contacts humains restent fragiles, limités, à l’instar de sa sympathie pour Jean-Lino Manoscrivi, son voisin. Leurs relations se cantonnent aux escaliers qu’ils empruntent tous les deux, l’une pour entretenir sa silhouette, l’autre pour contrer sa phobie des ascenseurs et autres lieux clos. Jean-Lino vit un étage plus haut en compagnie de Lydie, une femme pour le moins inclassable, adepte de musicothérapie et de massages aux bols tibétains. Passé les escaliers, chacun reste sur son quant à soi.
La vie aurait pu durer ainsi, comme une espèce de ralenti, si Elisabeth n’avait pas eu le désir soudain de créer du lien et d’organiser une fête du printemps…La soirée lui échappe et devient, bien malgré elle, l’Evénement. Alternant souvenirs, présent et coups d’œil appuyés sur des photographies de Robert Frank, la narratrice nous livre ainsi le flux de sa pensée, procédant par associations d’idées ou étranges recoupements. Comme à sauts et à gambades, elle passe de la narration de ces petits détails, en apparence insignifiants ou anodins, à des considérations plus philosophiques sur la petitesse de l’homme et son impuissance finalement à toujours tout anticiper ou contrôler. La vie n’est pas un ensemble ordonné.

« On ne peut espérer aucune continuité de l’existence. »

L’intérêt du roman ne réside pas dans l’originalité de l’Evénement, loin de là, mais bien dans son traitement et dans les réflexions collatérales qu’il ne manque pas de susciter, tant chez les personnages que chez le lecteur. On se délecte dans cette écriture drolatique qui revisite une certaine absurdité de l’existence, entre vastes et profondes interrogations et obsession pour le traitement anti-âge de Gwyneth Paltrow. Yasmina Reza qui s’impose comme une valeur sûre au théâtre, se fait de nouveau une part belle dans le monde du roman.

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