discussion « La Dame de Damas », J-P Filiu et C. Pomès, Futoropolis, 2016


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Cette semaine je vous invite à faire une incursion relativement sombre à Daraya, un quartier de la banlieue sud-ouest de Damas qui abrite près de 100 000 habitants.
Lorsque le récit s’ouvre, le 16 novembre 2010, la foule célèbre la Grande Réparation, soit l’anniversaire de la prise du pouvoir par Hafez Al Assad. C’est à celui qui scandera le plus fort le nom de Bachar, le digne successeur de son père. Mais ne nous y trompons pas, la présence des Moukhabarates, ces policiers des services de renseignement, y sont pour beaucoup. Bien des sourires sur ces visages sont contraints.

« Est-ce qu’on a déjà vu un peuple fêter 40 ans de servitude ?! »

Mais si le pays est soumis à la dictature, il n’est pas encore en guerre. La famille Hassanat a encore le sentiment d’un bonheur, même fugitif. Ce jour de fête est bon pour le commerce d’Oum Abdallah, la mère, qui discute gaiment avec son amie Khadidja. Les clients vont affluer, la gazouz va couler à flot et elle a bien besoin du renfort de ses enfants, Karim et Mona. Cette dernière peut toujours sans trop de problèmes, se rendre à la fac les cheveux au vent et Karim est promis à un bel avenir de médecin. La prudence pourtant reste de mise si l’on veut éviter le mouvement de correction.
L’ambiance se gâte un peu avec le retour d’Abdallah, le frère aîné, qui s’est résolu à une carrière militaire pour palier l’absence du père et subvenir aux besoins de la fratrie. Loin de partager certains idéaux de son frère et de sa sœur, il s’impose souvent comme le gardien de la morale ou du bien-penser politique.

Les relations sont d’autant plus tendues qu’Abdallah et Karim sont tous deux épris de la même jeune femme, Fatima, une idéaliste qui ne peut éviter d’épouser Bassel, l’ennemi juré de tous, le vendu au régime de Bachar.

Quelques mois plus tard, le quartier suit, dubitatif, les événements du printemps arabe sur le téléviseur du Café Central. Très vite le mouvement gagne la Syrie…Les deux frères ennemis n’appartiennent d’abord pas au même camp…

L’album retrace alors la situation de Daraya sur les trois années suivantes, mêlant récit de guerre et amours contrariés sans que le tissage des deux ne soit toujours parfaitement réussi. L’urgence de la situation en Syrie encore aujourd’hui et l’incapacité des pays occidentaux à apporter une aide efficace aux populations justifie peut-être un certain didactisme du récit qui vise à nous faire comprendre les tenants et les aboutissants du conflit. Le propos, parfois très critique, met en cause les USA et la Russie, l’abandon de l’ONU. Les dialogues mettent aussi en question la discussion autour du mode de résistance : peut-on envisager une contestation non-violente face à un ennemi qui n’hésite pas à gazer sa population ni à recourir à des armes chimiques ?

« la violence vous enchainera aussi surement que l’oppression »

A cela s’ajoute le regard de Jean-Pierre Filiu sur la situation des Palestiniens du camp de Yarmouk.
Le scénario, quoique retraçant la violence et la complexité du conflit, manque étrangement d’un certain dynamisme qui viendrait atténuer l’effet documentaire. Malgré les notes, il n’est pas toujours aisé non plus de bien comprendre toutes les implications ethno-politiques du conflit.
Le dessin de Cyril Pomès m’a bien davantage convaincue. Son trait assez fin, son sens du détail et du mouvement, compense un certain manque de rythme dans la narration. Empreint de beaucoup de sensibilité, peut-être aussi par le choix de la couleur, il accorde pourquoi de place à l’humain, une dimension sans doute trop occultée par les politiques et les grands de ce monde. Il représente aussi sans concession ce chaos qui perdure.

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Les personnages masculins sont assez bien campés, notamment Abdallah et ses contradictions. Curieusement, cela pêche davantage du côté des femmes, excepté la mère. Mais peut-être est-ce simplement dû à la place faite aux femmes dans cette société là.

Lecture effectuée dans le cadre de la-bd-de-la-semaine hébergée cette semaine chez Noukette du blog Dans la bibliothèque de Noukette.

9 commentaires

  1. Cet album aussi est dans ma PAL (décidément, il n’y a que des piqures de rappel aujourd’hui ! ^^) !! A lire oui !
    Merci pour ton avis 😉

    J'aime

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