Atelier de Leil (57) : Trajectoires obliques


Si pour certains , le mardi c’est raviolis, pour moi le lundi c’est l’atelier de Leiloona du blog Bricabook
Chaque semaine, elle nous propose de laisser aller notre imagination et nos plumes sur une photo.

Cette semaine est doublement particulière en ce qu’il s’agit d’un de ses propres clichés qui m’a inspiré une suite au texte de la semaine dernière.

Leil57

Pour ceux qui souhaiteraient se rafraîchir la mémoire, voici le lien du premier épisode

Trajectoires obliques

Limogé ! Dix petits mots avaient suffi pour rayer vingt- cinq ans de carrière, annihiler toute une vie. Sans preuve, juste une suspicion. Emile avait bien croisé le regard soupçonneux de Marvin Berck, son jeune collègue, sur cette place de Bruges, mais il n’avait pas imaginé que ce jeune loup de la brigade puisse être aussi malveillant. Ce requin, qui gérait son plan de carrière comme un trader, n’avait pas raté une si belle opportunité de se faire mousser. Faute d’autres indices exploitables, il avait précipité ses épanchements rivaux chez le divisionnaire Morteens, affirmant avec force malignité qu’il lui semblait bien que…oui dans une bouche d’égout… non il se savait plus trop laquelle… Cela avait suffit pour qu’on diligente une enquête et qu’on réveille en pleine nuit toute une fine équipe d’égoutiers armés de lampes dignes de la gestapo. Les pluies torrentielles qui avaient inondé Bruges la semaine précédente leur avait rendu la tâche difficile. Un sourire s’esquissait sur le visage d’Emile lorsqu’il cherchait à visualiser la scène, une horde de flics armés jusqu’aux dents, Berck en tête, pataugeant dans ces couloirs merdiques, entre rats et étrons. C’était sa petite vengeance. Il n’avait rien pu prouver, se contentant de brandir comme un gros confetti délavé, une bribe meurtrière lavée par les eaux usées, comme cet amour avait eu raison de l’innocence, un petit losange épargné par les rongeurs. Mais il n’y avait pas de fumée sans feu, sans doute, et le divisionnaire avait tranché en sa défaveur. Emile n’en avait guère douté du reste, ils entretenaient un léger contentieux depuis que Rose Morteens lui avait dévoilé son intimité, frustrée par la rusticité de son époux.

La mer de sable s’étendait à l’infini, apaisante et effrayante tout à la fois. Les chaussures dans la main gauche, elle hésitait à glisser ses orteils dans cette eau glacée. L’iode l’enivrait, comme une invitation à un laisser-aller prometteur. C’était devenu un rituel que cette marche matinale depuis quinze jours qu’elle était arrivée à Moerdjik. Elle variait les itinéraires, par réflexe, par jeu aussi, puis elle franchissait les fortifications de Willenstad et s’offrait au vent et à la bruine, comme s’ils avaient eu le pouvoir de la purifier, d’effacer les tâches indélébiles… Elle en était là depuis qu’elle avait quitté Bruges, elle se laissait aller au gré de l’inattendu. Rien ne s’était déroulé comme prévu.
Elle parvenait à peine à s’apaiser, et s’était même assoupie, lorsque le train pour Amsterdam s’était arrêté brusquement. Les bagages dégringolaient, les enfants criaient, les regards mi-interloqués-mi apeurés s’échangeaient. Une fois l’hypothèse du déraillement écartée, il avait fallu se rendre à l’évidence, un groupuscule d’altermondialistes dénudés et enchainées à la voie empêchait la poursuite du voyage avant des heures. Léa avait préféré descendre et se laisser guider par le hasard. Avec pour tout bagages son sac à main et son baluchon weekend, c’était facile. Moerdjik n’était qu’à quelques kilomètres et ce havre de paix l’avait immédiatement séduite. Habituée aux hôtels miteux, elle n’avait pas fait la difficile et avait opté pour une petite pension de famille discrète. Elle s’était coupé et teint les cheveux, non pas par conviction, mais parce qu’elle avait vu jouer cette scène bien des fois au cinéma. Le lendemain, désœuvrée et encore inquiète, elle avait acquis des lunettes noires. Son souci restait son identité. Elle n’avait pas l’argent nécessaire pour en changer et n’aurait pas su à qui s’adresser. Elle savait aussi qu’elle n’en serait pas moins une criminelle, une criminelle enceinte, mais une criminelle quand même.

Ce mot revenait comme une ritournelle, sans prendre réellement sens. Tout s’était passé si vite. Didier, ses mots provocateurs, sa colère qui alternait avec une tendresse hypocrite, pour mieux la prendre au piège, sa main tendue sans qu’elle sache si c’était une main-caresse ou une main assassine… Il ne manquait plus de pièces au puzzle qu’elle connaissait par cœur. A court de mots, elle avait simplement voulu lui jeter son sac à la figure. Mais surpris, par l’intention et la force du geste, il avait basculé dans la fontaine. Sans doute sonné par le marbre, il ne s’était pas relevé de suite, elle ne l’avait pas secouru. Bien au contraire ! Mue par un désir irrépressible de ne plus jamais l’entendre, elle s’était jeté à corps perdu sur ce corps désormais flottant. Elle sentait encore la résistance de son Lancel sur cette le visage de son amant . Animée des sentiments les plus contradictoires, elle s’était acharnée à la mesure de son amour.
Parfois, lorsqu’il n’était pas trop humide, elle s’asseyait sur le sable et se repassait les étapes de ce mauvais film. Elle démêlait le scénario pour parvenir chaque fois à la même conclusion, héroïne de série B ou non, il lui fallait trouver une percée dans cet horizon brumeux et quitter cet état semi-léthargique, dangereux et vain. Même si le moindre pas derrière elle lui procurait des sueurs froides, même si elle redoutait à chaque instant de voir surgir des policiers prêts à la menotter, elle devait s’efforcer de vivre et mettre tout en œuvre pour accueillir son enfant. Le gérant de la baraque à frites du bout de la plage cherchait une vendeuse, elle avait pris sur elle et s’était présentée. Dans quelques minutes, dix heures sonneraient à l’église et sa chevelure sentirait la friture…

Abasourdi, Emile, debout sur le trottoir de la brigade, avait réfléchi aux options qui se présentaient à lui. Ses économies lui permettraient de voir venir, certes, mais il aspirait à fuir cette ville qu’il considérait dorénavant comme le théâtre de sa chute. Willemstad se rappela alors à son souvenir et  lui redonna aussitôt des ailes.
Il arpentait la plage, ses chaussures dans la main droite, pour éviter les grains de sable entre le cuir et ses chaussettes et savourait cette liberté neuve, presqu’inespérée finalement. Gagné par ce parfum d’enfance, il ramassa deux coquillages qui trouvèrent place dans sa poche de jean aux côtés d’un bâton de rouge à lèvres, et il sourit à l’idée que l’air iodé lui ouvrait toujours l’appétit. Il obliqua sur sa droite et se dirigea vers la droite. Les frites avaient toujours été succulentes « Chez Julius »

14 commentaires

  1. Encore, encore !….J’adore !!….Moralité : et d’une, il ne faut pas coucher avec la femme de son superieur ça finit souvent mal, la preuve, et de deux éviter les sacs de marque qui laissent des traces caractéristiques, et de trois il est toujours utile d’aimer les frites !!!!….

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  2. Très belle suite ! 😀 J’aime toujours autant cette grâce que possèdent tes écrits … Une certaine sensualité (on frissonne avec le personnage quand elle met les orteils dans l’eau par exemple …) Alors, alors, tu continues la semaine prochaine ? 😉

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    • peut-être, je viens de découvrir le détail de Bosch (un peintre que j’adire par ailleurs) et une idée m’est venue…Merci pour tes mots encourageants !

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  3. Bon sang, et après on dit que c’est moi qui laisse souvent mes lecteurs en plan?
    Grrr, moi je veux la suite!
    Tu ne peux pas me laisser revenir d’un week-end belge et me planter devant une baraque à frites, ah non alors 🙂

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  4. Wow, quelle suite superbe…
    Vraiment épaté par l’élégance de ton style,j’aime la manière dont tu mets en scène ses personnages à la trajectoire convergente. C’est doucement amoral, avec une pincée d’humour que j’apprécie (« ils entretenaient un léger contentieux depuis que Rose Morteens lui avait dévoilé son intimité »).
    J’attends la suite avec impatience… A mon avis tu tiens un joli sujet de roman, là…

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