Atelier de Leil (55): La politique des chaises vides


22h50 en ce dimanche, la logique voudrait que j’abdique et que j’aille me coucher. Mais voilà, l’atelier de Leil, du blog Bricabook, est devenu comme une nécessité.

La photo de la semaine, signée de Kot, aurait pourtant presque de quoi scléroser les imaginations.

Leil55

La politique de la chaise vide

 

Ce fut un jeudi noir, pire que celui de 29. C’est une brise étrange qui le réveilla ce matin-là. Un souffle inquiet. Comme un vent de panique. Il se servit un premier café, puis un second qu’il savoura lentement en même temps que le silence. Il n’entendait pas encore les palabres de Mme de Sousa, la concierge, et de Monique, la locataire d’en face. Les mules de la voisine du dessus ne martelaient pas non plus le parquet. Quel soulagement !

Comme à l’accoutumée il s’arrêta à la boulangerie du coin, qu’il trouva fermée. Il n’eut pas plus de chance avec l’épicerie. Il vérifia l’heure sur sa montre, presque persuadé qu’il était victime d’un décalage horaire. Avait-on institué une heure de printemps sans qu’il le sache?! Rassuré, il poursuivit son chemin, guettant une boutique ouverte. Mais toutes restaient portes closes, sans raison. Quel était ce mystère ? Certes une petite pancarte indiquait que la mercière avait rendu son tablier, mais quid de la boulangère et de la poissonnière ?

Il n’était pas le seul à s’interroger ni à fulminer. Les trottoirs retentissaient de grognements masculins, dépités, agacés, furieux.

« Non mais c’est pas vrai ça ! Ma femme est partie, le frigo est vide, je n’ai personne pour garder les mômes. La nounou a fichu le camp aussi. Aucune baby-sitter de répond plus au téléphone et même ma mère et ma belle-mère sont aux abonnés absents. »

« Ah bon, la vôtre aussi ?! Je me suis engueulé avec la mienne hier, pour une sombre histoire de match de foot, et ce matin, plus personne !!! »

« Ouais ben c’est bien connu, toutes des…. »

Lucas préféra hâter le pas et esquiver ces conversations misogynes. Il enverrait Catherine, sa petite secrétaire lui chercher un café. Au passage, il lui frôlerait les fesses au détour de la photocopieuse. Appétissante…

Le hic, c’est que Catherine avait également déserté, non sans avoir déposé sur son bureau une pile effroyable de dossiers à trier, les tasses à café sales, et la liste de tous les clients à rappeler. Comme s’il n’avait que cela à faire ! Découragé avant même d’entamer cette journée de travail qui promettait d’être infernale, il se résigna à la lavasse du distributeur, étrange succédané de café, puis il alluma la radio. Rien de mieux que quelques morceaux de musique pour se décrisper.

C’était sans compter sur les flashs spéciaux retransmis sur toutes les ondes et toutes les chaines de télévision. Un vrai poisson d’avril en plein de mars. Les femmes avaient disparu, l’espace d’une nuit. Chaque chroniqueur y allait de son commentaire. Plus tard dans la journée, spécialistes, experts en tout genre et autres gestionnaires se succédèrent avec leur lot de supputations, pronostics et spéculations. Abasourdi, Lucas, resta cloué dans son fauteuil. Ses collègues ne se portaient pas mieux. Il avait fallu annuler la grande réunion des actionnaires censée se dérouler dans la salle de documentation. Le ménage n’était pas fait, et plus ennuyeux encore, seules les secrétaires et les adjointes semblaient savoir où se trouvaient les dossiers brûlants. Le code d’accès au bilan comptable informatique s’était envolé avec la comptable. Rien ne tournait plus rond.

Le cataclysme, qui valait bien des krachs boursiers réunis, avait gagné le pays entier. La France sembla vite paralysée. Pensez donc, il ne subsistait pas une seule dame-pipi, ni aucune de ces créatures qui hantent le pavé au crépuscule. Rapidement on pu parler de double cataclysme, puisque les flashs infos et les discours incompétents étaient scandés par les chansons les plus insupportables qui soient. Les paroles de Patrick Juvet, qu’on avait exhumé des bacs et des placards, retentissaient à tous les coins de rue.

« Où sont les femmes

Avec leurs gestes pleins de charme ?

Dites-moi où sont les femmes ?

Où sont les feeeeemmmmmes

[…] Auraient-elles perdu leur flamme ? »

C’est avec circonspection que Lucas découvrit aussi Julio Iglesias :

« Nous les hommes, pauvres diables,

On se croit très fort,

On croit vous connaître […]

Vulnérables, misérables, nous les hommes… »

Nous tairons les reprises de Dany Brillant ou Jean- Luc Lahaye, qu’on passait en boucle.

Mais c’est surtout un certain Michel Sardou qui le stupéfiait avec son voyage en Absurdie et l’étrange drame de cette femme qui ne pensait plus à l’amour. Son couplet désormais fétiche lui donnait à réfléchir : « on les enfume de parité mais qui prône l’égalité ? ».

Et si le nœud du problème était là ?

Et si elles s’étaient lassées de « leurs rires pleins de larmes » ? de leurs vagues à l’âme aux allures de tsunami ? des amours télégrammes ? des JTM s-m-esques entre deux remarques machistes ? Des balais, des cadeaux Moulinex et des gants Mappa ?

Et si elles s’étaient insurgées contre la fête des mères, la plus grande arnaque de tous les temps ? Sans parler de l’escroquerie du mariage : « Je-t’aime-ma-chérie-fais-taire-ce-gosse-passe-moi-mes-chaussettes-qu’est-ce-qu’on-mange-ce-soir-tu-sais-que-tu-es-bandante-ce-matin-t-as-encore-ma-migraine-je-trouve-pas-mes-clés… »

Et si elles avaient eu l’outrecuidance de prétendre à des salaires égaux ? de vouloir exister, aussi ? penser? diriger?

Ces hypothèses lui semblaient tellement dingues, que Lucas jugeait plus sage de se ranger à l’avis des experts : elles avaient très vraisemblablement été enlevées par des extraterrestres !

 

 

 

 

17 commentaires

  1. oh punaises, tous les mêmes, pas capables de croire en cette revendication féminine pourtant bien fomentée. On devrait essayer tiens ! C’est bourré de clichés misogynes et ça donne envie de taper ! grrr ! Par contre je ne te remercie pas pour le petit air que j’ai maintenant dans la t^te !hihi !

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  2. Génial ! ton texte est bourré de qualité, le rythme est fou, l’histoire, décalée, drôle, pas si décalée, triste finalement, pleine de charme et de pied de nez.
    Tu ne nous offres pas les meilleurs tubes à se coltiner toute la journée dans nos petites cervelles (et je ne te dis pas merci), mais c’est vrai.. J’imagine mon bureau sans femme, et je me dis pauvre des hommes 🙂 merci pour ce moment vraiment riche.
    Lucas est il maintenant capable de chantonner « Femmes je vous aime » ?

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  3. Anne-Véronique, je me rends compte que j’ai immédiatement pensé au même adjectif que toi : génial ! Texte comme toujours hyper bien construit, l’humour utilisée comme arme contre tous les machos de l’univers.

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  4. Excellent ! Moi qui n’ai pas participé à cet atelier parce que la photo me rappelait trop mon boulot et les préjugés misogynes de mes nombreux collègues masculins (ce qui a effectivement eu pour conséquence de scléroser mon imagination), je me suis délectée 🙂 Merci !

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  5. Un texte de science fiction qui dit tellement qui a le charme de dire de façon détourné et drôle des choses et des ras le bol graves!
    Très réussi

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  6. J’adore ton texte, il n’y a rien à jeter, du point de vue de l’écriture c’est un de tes meilleurs, heureusement que tu t’es décidée Dimanche….

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  7. Superbe idée de texte à partir de cette photo ! Tu as de l’imagination dis donc ! Le thème me plait, forcément ! ça me rappelle une émission de télé réalité qui avait « enlevé » des femmes et qui filmait les pères de famille dépassés par les événements de la vie… Bravo Sabine ! 😉

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