discussion Atelier de Leil (54) : « La part de l’Ange »


En ce lundi, je rejoins une fois de plus l’atelier d’écriture de Leiloona, du blog Bricabook. Il s’agissait cette semaine de composer le texte de son choix sur cette sublime photographie de Romaric Cazaux, un clair-abscur qui ouvrait bien des possibles.

Leil54

@ Romaric Cazaux

            La part de l’Ange.

J’appose ma signature sur mon dernier tableau, « La Part de l’Ange 3 ». Je recule de quelques mètres et je contemple mon Grand Œuvre, animé d’un sentiment d’Accompli qui anéantit toute perception du temps. Epuisé, je me tiens insensé dans cet entre-deux où la fiction se mêle à la réalité et brouille les codes et les lois.

Parfois la vie tient à un petit rien, un regard échangé entre deux portes, trois mots dans un café, un épagneul perdu dans un jardin. Nous avançons tous plus ou moins borderline dans l’existence, un pas après l’autre, à fil tendu. Comme des funambules, nous tendons vers des rives plus ou moins bien définies. Parfois on tâtonne à l’aveugle. Mais il s’agit toujours d’avancer, pour gagner plus, pour aimer plus, pour s’imposer ou s’exposer, pour exister ou simplement vaincre le sentiment du temps qui fuit. Plus que de maintenir le cap, l’essentiel reste de conserver l’équilibre, de sentir toujours son pied accroché à cette ligne de vie, d’éviter le pire, le vide. On s’agrippe à cette frontière, cette marge si fine qui distingue le noir et le blanc, la jouissance et la peur, la morale et l’impensable, le sadisme et… la liste serait longue.

Depuis la disparition d’Elsa, la lumière du jour me brûle tant les yeux que je ne sors plus qu’entre chien et loup. J’esquive les néons, les rues trop fréquentées et les lieux bondés. Je déambule anonyme dans ma folle solitude, à l’ombre de la laideur du monde qui heurte ma sensibilité d’artiste. Les hommes me blessent et me dégoutent, les femmes font trembler mes couleurs, menacent de voler la palette des mes émotions.

C’est pourtant au hasard d’un square que j’ai croisé Laura qui cherchait son chien. Il avait eu la brillante idée d’échapper à sa vigilance. Je ne l’en remercierais jamais assez ! Depuis les horloges se sont arrêtées…

D’ordinaire j’aurais passé mon chemin. Elle était si lumineuse qu’elle m’incendiait le regard. Elle se tenait devant moi comme une beauté radioactive qu’il fallait irrémédiablement fuir. Ses yeux titane plantés dans les miens semblaient sonder jusqu’aux tréfonds de mon être. Mais la douceur de sa voix implorant Zabor de sortir de sa cachette m’apaisait curieusement et me laissait entrevoir une sensualité prometteuse. Je lui ai donc apporté mon aide, le temps de mieux mesurer l’élégance de ses gestes, la grâce de ses pas. Elle se fondait à merveille dans ce décor vespéral et ravivait mes sens. J’étais bien décidé à jouer toutes mes cartes. Je l’ai donc invitée à partager un café…

Elle préfère le thé, je me suis converti. Elle est volubile, moi  mutique. Son goût du monde et de la foule affole mon agoraphobie, mais je me soigne. Impossible de lâcher la proie pour l’ombre !  Elle rêve d’amour et je n’y crois plus, je m’enivre d’elle, cette muse nouvelle dont je vole le sourire chaque nuit dans mes croquis. Inlassablement je dessine les contours de ses lèvres géranium qui murmurent la vie sans jamais se flétrir.

Reclus dans mon appartement parisien, je couche sa silhouette sur du papier au grain fin. Au crayon noir d’abord. Je trace son visage radieux, puis Je joue avec son corps. Je le triture au fil des pages jusqu’à le sentir frémir et soupirer sous mes doigts. Puis je passe à la toile comme s’il s’agissait de draps de soie. Je la glisse à travers le filtre de mes fantasmes, je la noie et la sublime tout à la fois dans mes rêves d’artiste les plus fous à coups de fusain ou de sanguine, sans que jamais le résultat me comble.

Au petit matin, je déchire les études, je lacère les toiles.  Je m’épuise dans mes cris et mes douleurs. Je hurle mon impuissance, la stérilité de cette vie aride. Je pleure l’abandon jusqu’à l’endormissement. Puis le déclin du jour ravive le désir, cette quête diabolique qui me colle à la peau comme la robe de Déjanire. J’envisage d’autres possibles …Mon esprit divague de mon livre à la fenêtre au bout du long corridor. La lumière rasante éblouit étrangement les carreaux et je l’imagine, sublimant sa beauté.

Terré dans mon antre je l’attends. J’entends ses sandales susurrer sur le carrelage, puis je l’aperçois, gracile et fragile. Mes yeux captent la transparence de sa jupe, la finesse de ses longues jambes qui s’offriront bientôt à mes pinceaux. Je dois enregistrer chaque pixel de ce clair-obscur, mémoriser la moindre nuance.  Je contemple son angélisme que je confronte à ma noirceur avant de le vampiriser et de le figer sur la toile pour l’éternité. Elle approche confiante, amoureuse. Son désir se cogne à mes angoisses. Elle m’aimante tandis que je caresse le foulard soyeux que je lui passe délicatement autour du cou. Elle ne sent rien…

Je l’aime au couteau toute la nuit, entre bleu encre et ocres d’or. Les yeux titane, la bouche fleurie, la lumière rasante dans ses cheveux clairs et le tissu mousseux, rien ne m’échappe. Elle me sourit comme pour me dire qu’elle me pardonne. Elle sait bien que l’homme l’aurait souillée, que sa beauté aurait fanée…elle me murmure qu’elle n’aurait pas pu le supporter non plus. Elle remercie le peintre pour cette éternité tandis que je l’aime enfin à la folie.

 

 

 

18 commentaires

  1. « Je l’aime au couteau toute la nuit, entre bleu encre et ocres d’or. » Quelle magnifique phrase, quelle jolie formule. Encore une fois, bravo pour la poésie de ton texte.

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  2. Ce matin, la noirceur du texte de Leiloona me surprend… je file découvrir le tien et je découvre un personnage guidé lui aussi par l’obscur, le noir, la folie meurtrière. M’enfin les filles, c’est le printemps, la lumière, les gazouillis des oiseaux… Je ne comprends pas, cette photo m’a aussi inspiré un texte tourmenté.

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  3. Dites donc, la mort rôde dans tous les coins de cet atelier cette semaine !….Trop de beauté tuerait-il la beauté ?….Avons nous eu peur d’un premier degré beaucoup trop romantique?….Cette photo contiendrait-elle tout et son contraire ?…..Il est terrible ton artiste qui n’arrive à saisir la vie que lorsqu’elle n’est plus là pour lui montrer à quel point son talent est insuffisant…..Et en plus il est persuadé d’avoir fait le bonheur de sa victime….Heureusement que de belles phrases Sabine, pour arriver à nous faire lire l’histoire de ce monsieur pas très sympathique !!…..

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  4. Quelle description époustouflante! Malgré la noirceur de ton histoire, on ressent cette beauté qui sublime la jeune fille. Ton artiste me fait un peu penser au personnage d’Edgar Stark dans le roman de Patrick McGrath, L’Asile. Je l’ai lu il y a plusieurs années, mais cet homme tourmenté, animé d’une passion destructrice, meurtrière m’avait profondément marquée.

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  5. Je suis assez estomaquée, pour de multiples raisons que je pense que tu connais déjà … La peur, les angoisses, le désir … tout ceci est un mélange pictural que tu as saisi de main de maître … Et là est juste terribilis … fichtre, une muse qui se sacrifie pour un être qui n’était qu’angoisses. Pffiuuu, ton texte m’a fait osciller entre … plaisir charnel et visions atroces. Ton style est juste superbe aussi … bravo, ma belle.

    (Bon, cette photo nous a fait écrire des textes méga sombres. On se prendra un verre quand tu viendras cet été, on se remontera le moral ? 😛 )

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    • Mais finalement, une fois mis le point final je me sentais plutôt bien. Peut-être parce que pour la première fois j’aimais bien mon texte. Elle se sacrificie tout de même malgré elle… Les images s’imposaient à moi, maintenant cela fait au moins 3 fois que je mets en scène des personnages d’artistes fous…il faut que je m’interroge!

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  6. une très belle écriture Sabine sur ce merveilleux texte ! Je comprends que tu l’aimes ce texte car nous on l’adore ! Sublime description comme tu sais si bien faire et belle musicalité des mots ! suis fan ! 😉

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