discussion Atelier de Leil (51): Plus haut!


Que nous proposait donc cette semaine  Leiloona  pour son atelier d’écriture?

Un sublime cliché de Yannick Debain:

 

Leil51

@Yannick Debain

Voici ma participation.

 

Plus haut!

 

Un enfant déplore sans doute quelque part la perte de son ballon rouge. La ficelle lui a glissé des mains quand il a voulu renouer ses lacets. A moins que ce ne soit à cause de chamailleries avec son frère. Pour le consoler, sa mère lui en offre peut-être un bleu. A moins qu’elle ne lui propose une gaufre ou un tour de manège.

Audacieux, l’objet volant s’émancipe dans les airs et savoure son affranchissement nouveau. Il file d’un nuage à l’autre, se laisse porter au gré des vents. Il se hasarde sans jamais se dégonfler. Il fait fi des règles et des frontières, il se fiche des grilles, des sens interdits et autres giratoires, il se rit des castes et des conventions. Il surplombe la cité, palais de glace, dont les habitants se font de plus en plus petits dans leurs automobiles rutilantes. Il sourit aux parterres de ces quartiers chics où pullulent bureaux et résidences de standing. Univers de l’angle droit où tout est taillé au cordeau. Même les reflets des arbres à la surface des bâtiments ou du lac artificiel sont calculés au millimètre près. Il prend toute la mesure de cette démesure humaine. L’oblique de sa trajectoire lui offre désormais une vue plus contrastée. Il a pris suffisamment de hauteur pour apercevoir Phobos, la cité de la crainte, une ville hors de la ville où les habitants connaissent une insularité étrange entre misère et désolation.

De cet autre côté du périphérique la vie lui paraît tout de suite plus sombre. Plus de beaux 4 x 4, plus de grosses berlines rutilantes. Des carcasses éparses, certaines calcinées, constituent l’unique décor avec trois platanes rachitiques qui détonnent au milieu d’une forêt parabolique. Il faut compenser l’absence de travail par une foison d’émissions tellement débilitantes qu’on finit par apprécier la maigre richesse de son existence.

Lucas aussi préfère l’autre face de cette ville. Celle qui regorge de lumières et de couleurs. Régulièrement, il franchit le périph malgré les nombreuses interdictions de sa mère. « C’est dangereux. Les voitures roulent trop vite. Tu ne peux pas traverser, la passerelle est condamnée…et puis qu’est-ce que tu y irais y faire ? Ce n’est pas notre monde ! »

Mais Lulu a plus d’un tour dans son sac ! Dans les épineux qui bordent son quartier, Il a découvert un espace dans lequel se faufiler. Il prend ensuite son élan pour se glisser entre deux véhicules. Pour s’encourager à braver le danger, il imagine qu’il est un papillon de grande envergure capable de virevolter au dessus des bolides. Il reprend sa respiration, accroché au parapet de sécurité, puis repart d’un second battement d’aile. C’est large 4 voies. Et puis il faut encore escalader un grillage pour avoir le bonheur de ne plus voir le monde en noir et blanc.

Tout semble propre. Même les ronds points sont beaux avec toutes ces fleurs chatoyantes qui se prosternent aux pieds des arbres exotiques plantés là à grands frais. Il aime à se contempler dans les murs de verre. Il en oublie son pantalon trop court et ses vieilles chaussures que sa mère a récupérés au stand d’Enfance et Partage. Il sautille d’une façade à une autre et joue avec son reflet ou son ombre. Même le soleil est différent, plus chaleureux, plus facétieux. Certaines parois agrandissent sa silhouette et l’invitent au rêve. Il s’imagine adulte, différent, au volant de l’une de ces voitures peut-être. Il se dit qu’il pourrait devenir quelqu’un d’important, avec un portefeuille bien rempli ; qu’il pourrait avoir un beau travail… directeur d’usine, avocat pour défendre les plus démunis contre les injustices. Et pourquoi pas docteur ?! Il aimerait guérir les maux. Les maux de ventre et les maux d’amour, les maux de misère et de désespoir aussi. Il ferait payer les riches plus cher, pour les siens ce serait gratuit. Il lui faudra bien gagner de l’argent quand même s’il veut faire traverser sa mère !

Elle est souvent triste sa maman, surtout depuis que son père les a plantés là. Il est descendu du HLM un soir pour acheter des allumettes et n’est jamais reparu. Pourtant, elle n’a pas arrêté de fumer.

Mais les pensées de Lucas s’interrompent soudain à la vue de cet astre rouge qui flotte entre deux immeubles. On dirait une planète, une lune rousse avec ses cratères, un monde si plein de promesses qu’il veut l’attraper.

Allez Lulu, tends la main vers le ciel !

Sur la pointe des pieds saisis tes rêves un à un,

Ne les laisse pas filer.

Dresse toi face à la vie

Les doigts conquérants.

Regarde devant, toujours,

Vois le monde en grand.

Répands-y tes couleurs,

Peins-le à tes envies

Et fais fi des castes et des sens interdits!

 

 

 

N’hésitez pas à vous rendre sur son blog, Bricabook pour y découvrir les autres participations.

 

 

 

 

 

 

 

7 commentaires

  1. Bonjour Sabine… Joli double point de vue du ballon et Lucas sur la ville et ses illusoired différences qui se termine par un joli paragraphe tout en poésie lors de la rencontre des deux « observateurs ». Texte riche, vivant avec un beau message. Merci !

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  2. Comme c’est bien écrit, cette confrontation entre le ballon aussi libre que l’air et le petit Lucas épris de liberté ! Et quelle jolie chute pleine de poésie. Merci, Sabine, pour cette douce parenthèse entre rêves et réalité.

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  3. J’ai adoré le ballon voyageur qui nous offre déjà tout un univers, et voilà que tu nous donnes aussi l’enfant de la photo, avec son monde à lui, pour aboutir à cette rencontre magnifique des deux….Et c’est vrai que l’on peut voir dans ce geste, dans cet élan aussi bien quelqu’un qui attrape que quelqu’un qui lâche vers le ciel….Merci pour cette lecture….

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  4. Coucou Sabine, J’ai beaucoup aimé cette prise de recul que tu as eue au début de ton texte en nous élevant avec le ballon, recul qui nous permet de ne plus voir les différences !
    La fin poétique est juste sublime !
    Merci, tout simplement !

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