discussion Atelier de Leil (49): Septième ciel.


Cette semaine l’atelier de Leiloona du blog Bricabook nous propose un voyage au Népal grâce au sublime cliché de Manue.

Leil49

Voici donc ma petite participation …

Septième ciel

Etendue sur un lit de fortune, elle humait l’air ambiant à pleins poumons et s’efforçait d’insuffler une énergie nouvelle à chacun de ses muscles, à chacune des parcelles de son corps malmené. Depuis son arrivée à Katmandou les journées s’écoulaient toutes plus difficiles les unes que les autres. Elle avait d’abord profité de ce creuset de la vieille civilisation newar au hasard des rues et ruelles de Patan, Thimi et Kirtipur histoire de s’acclimater, de prendre le pouls du pays, de se familiariser avec la population. A Thamel, elle avait rejoint le reste de l’équipe et son sherpa, Kshitiz. Elle aurait pu l’avoir choisi pour son prénom qui signifie « Horizon », mais ce sont plutôt ses états de service remarquables, ses nombreuses recommandations et son sérieux qui avaient primé. On ne plaisante pas avec sa première ascension dans l’Himalaya…
Fille de la montagne et de père inconnu, elle en rêvait depuis son dixième anniversaire. C’est à cette époque qu’on lui avait offert son premier matériel de grimpe et sensiblement à la même période qu’elle avait découvert l’existence de Junko Tabei, la première femme à avoir gravi l’Everest. Un peu plus tard, abreuvée de l’histoire d’Alexandra David Neel, elle avait croisé le chemin de Christine Janin, fondatrice de l’association humanitaire A Chacun son Everest. Il n’en avait pas fallu moins pour que naisse ce projet fou de parvenir au sommet le jour de ses vingt ans.
Bien sûr, il avait fallu faire ses classes avant…la face nord du Mont Blanc, l’Annapurna, le Kilimandjaro. S’endurcir. Apprendre à résister au froid, à parer les engelures, à gérer le manque d’oxygène et le mal d’altitude. Améliorer sa technique. Grimper et grimper encore, à mains nues parfois. Toute son existence était tendue vers cette ascension comme s’il s’agissait d’un sacerdoce exigeant. A l’heure où ses camarades de lycée s’abreuvaient de mojitos et de longs baisers sur des airs langoureux, elle cultivait l’effort, la rigueur et l’abnégation, assumait des entrainements draconiens, ne dérogeait jamais à ses lignes de vie.
Ses muscles encore endoloris et ses mains gercées lui rappelaient avec bonheur que la journée avait été âpre. Le vent avait fouetté son visage des heures durant tandis que la tempête de neige faisait rage. Le sherpa l’avait assuré que c’était bon signe, qu’il ferait beau le lendemain. Le corps encordé au sien, elle avait calqué tous ses gestes, calé même sa respiration sur la sienne. Ils n’avaient fait qu’un pour atteindre le dernier refuge. Elle n’était plus qu’à quelques heures du toit du monde. Elle pourrait planter son piolet et son petit drapeau avec fierté. Elle s’enivrerait de cette victoire et pourrait peut-être songer à vivre un peu enfin, autre chose…
Ses paupières se fermèrent doucement sur ces rêves-là, ces songes presque primitifs… ce demain et cet après-demain prometteurs. Elle ne dormait pas mais elle ne discerna pourtant pas la présence furtive de Kshitiz qui se faufilait entre leurs sacs. La montagne est encore un monde d’hommes, on apprend presque à vivre comme l’un d’entre eux, on fait fi de l’appartenance sexuelle de l’autre. Seuls comptent la confiance, le goût de l’effort partagé, aussi amer puisse-t-il être.
Le chant de l’eau qui caressait la peau de Kshitiz la sortit pourtant de sa léthargie. Eblouie par l’incroyable lumière qui inondait ce corps souple et musculeux elle se surprit à se rêver petite goutte d’eau tiède. Elle entra dans cette danse, s’attarda sur ce crâne lisse et luisant, se faufila dans le cou, s’échappa entre les omoplates, avant de glisser, troublée et audacieuse, le long de chaque vertèbre. L’homme lui apparut soudain dans toute sa potentialité, son incroyable sensualité offerte à cette douche ancestrale, à quelques secondes de ses mains calleuses. Il se retourna le temps d’une invitation souriante sans qu’elle puisse refuser l’appel d’un horizon aussi dégagé et prometteur.

17 commentaires

  1. Après l’effort, le réconfort… Commentaire un peu nul de la fille qui n’a pas encore bu son café 😉 ! Comme d’habitude, je suis séduite par ton choix de mots, par la précision et la poésie de ceux-ci dans les deux derniers paragraphes.

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  2. C’est toujours un plaisir de te lire, de voir où tu vas nous emmener. Tout au long de ton récit, on escalade les sommets avec le même engouement que cette jeune fille, on l’accompagne dans son ascension vers le septième ciel, vers ce nouveau nirvana qu’elle découvre.
    Merci pour cette évasion matinale 🙂

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  3. Oh mon dieu quelle puissante sensualité dans le final de ce texte, j’adore @Sab…  » elle se surprit à se rêver petite goutte d’eau tiède ».
    Cela me ramène à une des nouvelles d’un de mes auteurs fêtiches et hélas, décédé, Emmanuel Jouanne. Si jamais votre regard un jour croise la jaquette d’un roman nommé « Nuages » dans une bibliothèque ou une librairie, laissez vous embarquer dans son univers bien plus fou que le mien 🙂

    Et en plus tu parles d’Alexandra… David Neel, une grande dame… Et quand j’y repense je m dis que toujours eu un faible pour les Alexandra 😉

    Merci, merci, merci !!!

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      • Le recueil qui contenait la nouvelle devait s’appelait Damiers Imaginaires et doit être introuvable maintenant. Emmanuel Jouanne était un féru de surréalisme.

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  4. Encore un texte magnifique, poétique, riche, une véritable histoire, qui nous emmène dans les paysages et les sensations de cette jeune fille. Avec tes mots tu nous offres tout… Magnifique !

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  5. Si je ne me trompe pas, au fur et à mesure que l’on monte en altitude on est gagné par une sorte d’ivresse non?….Alors çà, plus ce dos élégant et juste musclé comme il faut, plus le partage de la course vers le sommet, comment ne pas s’imaginer goutte d’eau?….J’espère qu’il lui restera des forces pour terminer la montée car je ne crois pas que la grasse matinée sous la couette soit à l’ordre du jour!!!!…..

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  6. C’est un beau texte. Bien documenté (visiblement tu connais bien les lieux et tu les aimes…). Et ton idée de cette progression sensuelle est très réussie. Bravo.

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  7. Plusieurs questions me viennent à l’esprit à la lecture de ton texte : pratiques tu l’escalade ? As tu tenté la conquête de l’Himalaya ??? Tous les détails de ton texte laisseraient le croire ! J’ai adoré la sensualité du dernier paragraphe avec cette invitation si divine ! Merci 😉

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    • Je ne pratique pas du tout l’escalade, je suis bien trop peureuse. Je n’ai donc pas tenté l’Himalaya non plus, mais j’envisage un voyage dans le secteur et cela fait donc quelques temps que je me documente.

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  8. Enfin je viens lire ton texte, Sabine.
    Et franchement, encore une fois, tu me fais voyager.
    La précision de tes mots, les détails que tu donnes, j’ai revu l’ensemble de tes photos de voyage…
    C’est un magnifique texte et une bien belle histoire.

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