discussion « Va et poste une sentinelle », Harper Lee, 2015


 

HarperLee

Le hasard a voulu que je tourne la dernière page de « Va et poste une sentinelle », le jour du décès de son auteur, Harper Lee, ce qui donne à cette belle découverte une tonalité particulière, comme un parfum d’œuvre testamentaire. Harper Lee connut en effet un succès retentissant avec la publication de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », couronné en 1961 du prix Pulitzer. Situé dans une petite ville de l’Alabama, à l’époque de la Grande dépression, le récit s’intéressait à Atticus Finch, veuf élevant seul ses deux enfants, Jean Louise et Jem.  Avocat intègre, pointilleux, rigoureux, il se voyait commis d’office pour défendre un Noir accusé du viol d’une blanche.

Plus de cinquante ans après, harper Lee redonne vie à ses personnages dans une narration à trois temps, retraçant finalement le passage à l’âge adulte de son héroïne. Ils ont vieilli, évolué, certains sont morts, tandis que l’Alabama et la ville de Maycomb ont conservé cet esprit sudiste. Jean Louise, alias Scout, qui vit désormais à New York, retourne sur sa terre natale pour les vacances. Depuis les vitres du train elle contemple les champs de coton, ces paysages aussi figés que les êtres et les âmes et éprouve la curieuse sensation de se rendre au milieu de nulle part dans un autre temps.

D’ordinaire, elle aime s’abreuver de ces lieux de l’enfance, elle se ressource auprès des siens, s’immerge dans leurs souvenirs communs et profite avec une certaine insouciance des plaisirs provinciaux. Maycomb la lie d’une certaine manière à l’innocence, à l’enfance avec laquelle il faut irrémédiablement rompre un jour.

Maycomb cette année là cultive à la fois le même et les différences. Elle retrouve Henri Clinton, Hank pour les intimes, le copain d’enfance, le protégé de son père mais aussi son prétendant qui attend patiemment, depuis des années, qu’elle soit prête à l’épouser. Le vendeur de glace est toujours posté dans la même rue et ses douceurs sont toujours aussi bonnes. Tante Alexandra , cette femme imposante, « aussi inflexible vue de dos que de face » a conservé cette même rigidité. Elle s’est toujours débrouillée pour faire de la vie de sa nièce un enfer. Mais Jem n’est plus. Calpurnia, la bonne noire qui l’a bercée et qui a remplacé sa mère, a quitté la demeure. La maladie débilitante d’Atticus le ronge doucement.

Pour Maycomb et ses habitants Jean louise reste aussi un électron libre, une fille indépendante qui aime porter des pantalons. Elle est aussi celle qui ose se baigner nue dans la rivière, qui se joue des convenances, qui flirte avec Henry en préférant suivre « le chemin rocailleux du célibat » parce qu’elle peine à conjuguer avec l’adage familial : « Aime qui tu veux mais épouse qui tu dois ». Elle préfère affirmer haut et fort qu’elle n’est pas une créature domestique. Jean Louise délie les langues et s’en amuse quelque peu.

Harper Lee nous offre ainsi un roman sur les relations familiales dans ce contexte sudiste des années 50 où la religion et les préjugés raciaux pèsent lourd, mais aussi le récit de cet adieu à l’enfance dont le prix est parfois lourd à payer. Scout tisse son présent à ses souvenirs d’enfance, ses jeux avec Jem et Dill, avec Hank, comme si elle avait du mal à grandir véritablement, à rompre avec cet âge d’or, à devenir une Jean Louise, affranchie du père, réfléchie, droite dans ses désirs et ses convictions. Son entourage lui reproche d’ailleurs de vouloir empêcher l’horloge de tourner.

Pourtant son univers bascule lorsqu’elle découvre dans les affaires de son père un ouvrage intitulé La peste noire . La colère et le dégoût la gagnent lorsqu’elle comprend que les deux hommes de sa vie fréquentent le Conseil des Citoyens de Maycomb, regroupant les défenseurs de la supériorité de la race blanche.

« sa vision du monde était biaisée depuis toujours par un défaut de naissance dont personne, ni elle-même, ni ses proches, ne s’était jamais avisé ni soucié : elle ne distinguait pas les couleurs. »

Il lui semble vomir les siens tandis que sa sentinelle, sa conscience lui dicte une autre voie.

« Quand tout a coup, par hasard, tu l’as vu faire quelque chose qui te paraissait à l’exact opposé de sa conscience – de ta conscience-, tu n’as pas pu le supporter, littéralement ? Ça t’a rendue physiquement malade. La vie est devenue un enfer sur cette terre pour toi. Il fallait que tu te tues ou que lui te tue, afin que tu puisses fonctionner en tant qu’entité distincte ».

Si la narration est inégale à mon sens et si certains personnages m’ont semblé outrés, ou plus exactement peu crédibles, cet état de crise, cette révolte nécessaire sont particulièrement bien rendues tout comme l’ambiance de cette bourgade qui voudrait pouvoir se complaire dans ses rites, ses habitus et ses préjugés raciaux.

 

 

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