discussion Atelier de Leil (48): Mama Laya


Aujourd’hui lundi voici ma participation à l’atelier de Leiloona du blog Bricabook. Comme chaque fois, il s’agit de composer le texte de son choix à partir de la photographie de la semaine.

C’est un peu particulier cette fois-ci, puisqu’il s’agit d’un cliché pris par mes soins en janvier dernier à l’occasion de la fête de Cavadee. Faute de temps cette semaine, je n’ai pas pu peaufiner le texte comme je le souhaitais.

 

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Qui ne connaît pas Mama Laya à Montagne Longue ! La dernière case du village, au bout du bout de la route qui mène à Pamplemousses avait retenti de son premier cri quatre-vingt ans auparavant par une nuit orageuse. Ce hurlement terrible qui avait déchiré la tranquillité du village avait fait d’elle une légende. Pour qu’un nourrisson si frêle s’époumonât ainsi, il fallait forcément qu’il soit né sous le sceau des dieux.  Sa véhémence, et un accouchement difficile, avaient eu raison de sa pauvre mère. De son père elle n’avait jamais rien su. Elle avait donc grandi auprès de Baba et Vedisha, ses grands parents, des « engagés » qui menaient une vie discrète entre sueur, humilité et soumission ; des gens aimants, travailleurs et pieux qui l’éduquèrent dans le plus grand respect des traditions hindoues. Ses premiers souvenirs se confondirent avec les champs de cannes et la saison sucrière, les courses folles derrière les chiens errants avec les gosses des voisins et les bonbons de Missieu Li, le chinois de la boutique de la route Royale.

On la trouvait alors bien jolie, dans sa petite robe rouge. Le maître d’école appréciait sa vivacité, les femmes ses sourires polis, les hommes sa dextérité lorsqu’elle les aidait aux champs. Les garçonnets aimaient son rire, ses longues nattes auxquelles ils se pendaient, et son incroyable agilité lorsqu’elle grimpait aux arbres pour leur cueillir des litchis.

Puis Laya était devenue un sacré brin de femme, rayonnante de grâce et de beauté dans ses saris bleus que les fils rêvaient désormais de déplier dans le secret de l’alcôve pour découvrir les promesses de ce corps gracile. Les pères comprenaient les fils, et les enviaient d’avoir encore le temps de prétendre à ses atours-là. Ils ne se privaient pas pour reluquer ses longues jambes lorsqu’elle lavait le linge à la rivière. Ils s’efforçaient même de ne pas en perdre une miette, assurant à qui voulait les entendre qu’elle était sans conteste le plus beau fleuron du district. Les mères, fatalement, se lassèrent de ses minauderies de moins en moins polies. Certaines changeaient de trottoir lorsqu’elles la croisaient. D’autres souriaient hypocritement mais n’en pensaient pas moins. Toutes affirmaient entre leurs dents qu’autant de dons des dieux chez une seule personne c’était forcément suspect. Aucune n’imaginait sereinement qu’elle puisse tenir le bras de son rejeton…On lui ferma donc toutes les portes des belles épousailles.

Mais Laya leur tint la dragée haute, sans jamais courber le regard ni détourner ses pas. Elle épousa fièrement Radesh, le plus misérable d’entre eux, et éclaboussa ce jour là leur jalousie de son sari rouge sang.  Rapidement elle quitta le bout du bout de la route pour occuper une case qui donnait sur la place. Elle remisa ses outils de coupeuse de cannes, ne noua plus jamais un fichu sur sa chevelure de reine et accoucha sans un cri à sept reprises d’enfants radieux et robustes. Les mauvaises langues racontaient que l’affreux Radesh, qui avait peur de son ombre, ne devait pas y être pour grand chose. Il disparut d’ailleurs bien vite dans des circonstances assez sombres sans qu’elle semblât inconsolable. Peut-être s’était-il noyé dans une barrique de rhum. A moins qu’il n’ait été liquidé suite à des dettes de jeu. Son insolvabilité était en effet aussi récurrente que sa mauvaise fortune.

Laya, elle, ne se laissa jamais abattre. Elle traversait Marche Longue, la tête haute, et se rendait au temple trois fois par jour. Les hommes épiaient ses ablutions du matin, les femmes critiquaient ses offrandes tandis que les fils rêvaient toujours de lui offrir les leurs. Mais Laya n’avait cure de leurs sourires entendus. Elle s’était bien juré de ne plus faire confiance aux hommes. Elle s’en remettait à Ganesh, priait et honorait Muruga, elle sollicitait leur bienveillance et marchait sur les braises une fois l’an pour assurer sa prospérité. Pour le reste, elle ne comptait que sur elle et sur son sens du petit commerce. Le jour, elle confectionnait des caris ou les meilleurs makatia coco des environs. La nuit elle confectionnait des coussins d’offrandes en satin bourrés de plantes enivrantes qu’elle vendait à prix d’or si l’on en croyait les embellissements qu’elle avait pu apporter à sa demeure. Les hommes se les arrachaient. Il se racontait qu’elle avait le secret de certaines herbes aphrodisiaques qu’elle cultivait dans les recoins de son jardin.

Au fil des rides et des ans, les rumeurs s’estompèrent, cédant le pas aux légendes respectueuses. Le temps avait rendu sa beauté plus tolérable ; les villageois, plus vigoureux, avaient  peut-être aussi mieux honoré leurs épouses. Sa réussite financière suscitait d’autant plus l’admiration  qu’on l’imputait à son extrême dévotion. L’exemplarité de Mama Laya était incontestable. Tous lui donnaient Shiva sans confession !

Sauf peut-être Vishnu Mooneram, le chef de la police locale, qui l’attendait ce matin-là, dissimulé derrière un pilier du temple. Il avait bien de la peine à le croire, mais dans son enquête sur un important trafic de stupéfiants, tous les indices le ramenaient à cette brave Mama Laya. Son portable dans une main, il s’épongeait le front de l’autre. La potentielle arrestation de la figure du village lui donnait des sueurs froides. Il crut défaillir lorsqu’ un sms de son lieutenant lui confirma la nature des plantations discrètes de la suspecte, mais il trouva néanmoins l’énergie nécessaire pour lui arracher d’entre les doigts les bons de commandes illicites qu’il avait confondus jusque là avec des ex-voto.

24 commentaires

  1. Pauvre Mama Laya. Ne la laissera-t-on jamais en paix ? 😛
    J’ai beaucoup aimé la chute de l’histoire, à laquelle je ne m’attendais pas à la vue de la dignité qui émanait de cette femme sur ta photo. Et pour une histoire que tu n’as pas eu le temps de bien travailler, tu t’en tires vraiment bien, comme toujours 😊

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  2. On sent que nous avons affaire à la « locale » de l’étape : tu nous transportes à l’île Maurice. Une femme aux multiples facettes qui garde même à la fin tout son mystère.

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  3. Hahaha !! Sacré Mama Laya ! Bah c’est pas grave, avec un petit backshish et un bon avocat, elle n’en a que pour quelques heures 😉

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  4. Une très belle histoire ! Tu as bien fait de préciser qu’elle était fictive car là j’y suis entrée les yeux fermés ! Tu es donc très forte pour créer des légendes ! Quel bonheur de lire ton vécu sur cet île ! les caris, les bonbons manioc, la case, les cannes !!! Merci, merci de m’y avoir replongé le temps d’une lecture quand ici il pleut et il fait tout gris dehors ! Enjoy !! Tu y restes longtemps à Maurice ?

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  5. J’ai adoré les » Contes et Legendes » de toutes origines et je me suis laissée bercer par cette musique familière…..jusqu’à la chute qui m’a ramené illico devant mon ordi dans un éclat de rire !….Merci, ça me donne envie de vieillir comme une vieille dame indigne et claquer en folies diverses l’héritage de mes enfants!…..

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  6. Sacré talent de conteuse chez toi @Sabariscon. Ca a été un véritable plaisir de suivre en quelques paragraphes la vie de cette femme au caractère bien trempé. Et j’imagine que ces petits tracas avec la maréchaussée ne seront que passagers 😉

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  7. Le portrait de la femme est déjà beau mais en plus la fin est drôle. on voit les scènes sous nos yeux. Encore!

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