discussion Atelier de Leil (47): Sexisme in the city: Dites NON !


Chaque semaine, Leiloona, du blog Bricabook,  nous propose de composer le texte de notre choix sur la photo de la  semaine.

Mais  l’ atelier de ce lundi est un peu particulier, comme elle nous l’explique en ces termes:

« Cette semaine, l’atelier prend une autre dimension et sort du cercle du net. Comme l’an dernier, Framboise m’a proposé de collaborer avec elle à un projet fou fou fou, mais tellement porteur. L’idée est de proposer une photo ET un thème pré-défini : le harcèlement de rue. »

Précisions de Framboise

« Comme l’année précédente, nous organisons sur l’Université de Toulon, une manifestation autour de la question du sexisme et du harcèlement de rue. Vos textes feront l’objet d’une exposition durant toute la semaine. Et, pour illustrer notre débat (qui clôturera une semaine d’évènements culturels) vos textes seront lus sur scène par des étudiants de l’atelier théâtre. »

Deux contraintes pour cet atelier : écrire à partir d’une photo et d’une thématique : le harcèlement de rue.

Leil47

 

Voici donc ma participation.

                                                        Sexisme  in the city: Dîtes NON! 

Celui-ci vous apostrophe, vous hèle, vous épingle ou vous siffle depuis la terrasse du café alors que vous rendez au travail, à la fac ou à la crèche d’un pas pressé. « Eh, Mademoiselle!!! » « Pssit!!! ». Au mieux, il s’en tient à vos jolis yeux ou vous demande votre O6. Au pire il commente votre déhanché ou les promesses qu’il croit déceler dans votre postérieur. Sauf que ce mot là, il ne le connait pas. Il trouve plutôt que vous avez un beau cul, supposant par là même que l’entièreté de votre être, votre essence, se concentre dans cette seule parcelle de votre anatomie. S’il se veut courtois, il se fend d’un « tu sais qu’t’es bonne! », comme s’il maîtrisait l’art de la litote. L’ennui, c’est que vous y percevez plutôt une forme d’outrance, ou pour le moins une offense. Vous aimeriez lui répondre sur le même mode, lui demander s’il a vu sa tronche, sans parler du reste, mais vous optez pour le silence, nourrissant le secret espoir d’en finir au plus vite. Vous accélérez le pas, allongez les foulées. Peut-être qu’il s’en tiendra là, qu’il avalera une gorgée de silence avant de passer à la suivante. Il sourit, il rit, il se gausse. Inconscient de son ridicule, il se croit malin, surtout s’il n’est pas seul. Il peut aussi s’enhardir, poursuivre son show et jouer les poètes au risque de massacrer les rimes internes. « Paulo, t’as vu, elle a rougi! », « Alors ma puce, tu me suces? ». Ses acolytes applaudissent, silencieux, mais leurs yeux avides et salaces, leurs langues gourmandes glissées entre leurs dents, leurs lèvres frémissantes, vous dégoûtent tout autant.

Au hasard d’un panneau stop ou d’un feu rouge, celui-là se rapproche. Il n’a pas apprécié votre silence dédaigneux, ou pas, ni la fougue de votre course. Il a perçu qu’il ne vous laissait pas indifférente, qu’il vous faisait un petit effet. Idiot, parfois, il se méprend et croit encore en son ticket. Comme si vous aviez l’allure du prix de consolation de la grande tombola annuelle des pervers anonymes. Méchant, ou crétin, souvent, il a senti votre peur et s’en amuse. Il vous suit, cale ses pas sur les vôtres, et calque votre respiration. Sa langue claque, ses talons aussi. Sans parler de ses étranges bruits de succion. Son pas résonne sur les pavés ou le macadam, surtout la nuit. A croire que l’obscurité amplifie effroyablement les bruits. Il se cache derrière un arbre, un panneau, lorsque vous vous retournez; à moins que son sentiment de toute puissance ne l’incite à jouer une autre carte, à endosser le costume du prédateur potentiel, lui qui serait sans doute terrifié s’il croisait un caniche acariâtre au détour d’une ruelle. Vous lui résistez mentalement, un temps, mais la frayeur vous gagne fatalement au premier frôlement. On vous a élevée avec cette crainte.  Vous avez grandi avec cette peur du corps dérobé et violenté. Vous vous repassez en boucle les mésaventures du Petit Chaperon Rouge sans certitude d’être entendue si vous criez « Au Loup! ».

Harassée vous rêvez d’un bus ou d’une rame de métro. Si les dieux daignaient être avec vous, vous échapperiez à la promiscuité, aux mots susurrés, aux obscénités bavées dans vos oreilles, aux « salopes « qui fusent si vous avez l’audace de vous rebiffer. Vous échapperiez peut-être aux regards honteusement déshabilleurs et glauques, aux bouches inconvenantes et lubriques, aux gestes déplacés et vicieux.

C’est toujours la même chanson. Vous la connaissez par coeur cette rengaine. Les plus audacieux assument. Vous n’êtes qu’une femme après tout! Là pour cela. Naturellement offerte. Posée comme un objet qu’on ne contemple pas avec les yeux. Le client est roi, il peut frôler, caresser, tâter, peser le pour et le contre, et pourquoi pas, soupeser. Il peut confondre melon et mamelon, jauger les promesses… Il ne faudrait pas qu’il y ait tromperie sur la marchandise. Il reste aussi les hypocrites, les minables qui oseraient à peine vous adresser la parole si vous les receviez derrière un guichet de la BNP. Les saintes-nitouches, les bien-sous-tout-rapport-ou-presque, qui vous tripotent mine de rien, prétextant les soubresauts du bus, les secousses de la rame, et qui adoptent un air contrit, un air con tout court, lorsque vous cherchez haut et fort le propriétaire de la main que vous venez d’extirper de sous votre jupe.

Il arrive aussi qu’on croise les prédateurs, les vrais. Ceux qui ne jouent pas avec votre peur, ceux qui l’immiscent en vous à grands coups de reins, juste pour leur plaisir. Ceux qui vous coincent au fond d’une ruelle, vous trainent dans un parking et se servent sur pièce. Ceux qui vous emmènent et vous malmènent et dont les râles insupportables se mêlent à vos cris tout en vous couvrant de honte, opprobre séminale, mais pas seulement.

C’est cela sans doute le plus terrible. Ce sentiment de honte qu’on vous inflige au-delà de votre tranquillité volée, de votre féminité violée. On vous a tellement seriné que ce n’était que des mots sans importance, des blagues certes un peu douteuses, un peu vulgaires, mais un jeu; que ce n’était que des gestes sans conséquences, quelques mains fureteuses et baladeuses. On vous a tellement répété que vous l’aviez sans doute un peu cherché, aguiché, désiré peut-être… On vous a tellement rabâché que, comme moi, comme elle, comme ELLES, vous portiez votre part de cette faute originelle… qui semble vouer les femmes à Dieu sait quelle soumission éternelle.

Mais comme vous ne faites pas plus confiance aux dieux qu’aux hommes, vous restez sur vos gardes, ou vous évitez le bus et le métro aux heures de pointe. A vos risques et périls, vous optez pour la rue. Vous voulez qu’elle vous appartienne aussi. Vous refusez de vous dissimuler derrière voiles et burqa, remparts bien inutiles si l’on en croit les femmes du Caire, de Delhi, d’ailleurs, de partout…Vous voulez crier que votre NON n’est pas un oui, que votre silence n’a rien d’une invitation, que votre jupe n’est pas un appel au viol, que votre féminité n’est pas à prendre.

 

 

 

25 commentaires

  1. Fichtre, je l’ai lu comme un slam ! Super bien tourné, et bien rythmé ! Encore une fois, un texte étayé, tous les points seront repris un à un. Suis certaine que tes mots mis en voix seront une petite bombe textuelle. 🙂

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    • Exactement ce que j’ai ressenti, un slam 😉
      Justesse du mot, du rythme, tout y est … Merci infiniment ….

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      • Merci Framboise. J’espère que votre semaine à l’université répondra à vos attentes et que les moments de partage avec les étudiants seront riches et plaisants. J’ai pris beaucoup de plaisir à participer à cette opération.

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      • Oui j’espère que tout va bien se dérouler mais avec cet atelier d’écriture et vos textes, nous avons des ailes pour continuer 😉

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  2. Ce ton sarcastique à souhait; c’est ce que l’on voudrait pouvoir utiliser, dans ces moments là, où tout disparait, à part la terrible réalité. Merci et bravo.

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  3. Super texte….On ressent tout: la peur, le dégout, la honte, la violence…..et cette voix qui réclame la liberté.

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  4. Texte percutant, qui ne manque pas d’arguments, et qui rend tout cela encore plus effrayant…
    Le plus incroyable dans tout cela est la facilité qu’à la société à « excuser » leurs gestes.
    Un texte qui prend aux tripes, comme tous les textes de cet atelier particulier…

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      • En effet ça n’est pas rassurant..; Je vais faire mon vieux radoteur, mais je ne me souviens pas de scènes de ce genre devant le lycée ou la fac… Est-ce que les mecs deviennent de plus en plus cons, où est-ce les tonnes de clips et films avec des femmes objets qui ont « banalisé » cette attitude ?

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  5. Il est vrai qu’au temps du lycée (qui remonte à loin pour moi) c’était plus rare et plus insidieux….mais sur le trajet de mon arrêt de bus au lycée, c’était déjà une autre histoire. Dasn les transports en commun aussi. J’ignore si c’est plus fréquent ou simplement plus dénoncé, mais c’est une plaie planétaire!

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  6. Très beau texte, si vrai, avec effectivement, et si bien reproduite toutes ces petites phrases que l’on entend, la poursuite sur quelques pas (parfois assez terrifiante), le dégoût pour eux, et pour soi… Merci Sabine !! C’est si ça.

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  7. Magistral ! Je pense que, en quelques lignes, tu as réussi à nous faire une compilation de toutes les situations de harcèlement de rue. Et tout est fait avec brio : un excellent choix de vocabulaire et un ton sarcastique à souhait. Pour ce qui est du sujet, malheureusement, c’est souvent un sentiment de honte qui nous habite quand on est victime de telles ignominies, alors qu’en vérité, nous avons le droit (et certainement le devoir) de revendiquer notre féminité.

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  8. Ton texte est juste et si bien détaillé qu’on en frémit sur certains passages !!! J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et rejoins les idées de slams de nos autre collègues d’atelier ! Comme j’aurais aimé être une petite souris pour l’entendre lu sur scène ! Bravo Sabine !!

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  9. Enfin j’accède aux liens de cet atelier.
    Ton texte, je l’ai lu d’une traite, Sabine. Les filles ont raison, il percute, il slame.
    J’ai frémi et frissonné tout du long.
    C’est drôlement bien écrit, un brin gouailleur, et j’ai aimé que tu abordes la grande diversité de situations qui aboutissent à ce genre de scènes.
    Bises

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