discussion « La septième fonction du langage », Laurent Binet, Grasset, 2015


 

Il est des lectures qui vous laissent dans le doute. Vous refermez la dernière page, presque soulagée d’être parvenue à la fin, sans savoir véritablement si vous avez aimé ou non. « La septième fonction du langage  » est de ceux là. J’ai entamé la lecture enthousiasmée par le ton et l’intrigue. Page 50, l’exaltation me gagnait avant de céder le pas à une certaine lassitude qui n’a fait que croitre au fil des pages, tant l’intrigue se perd dans une fantaisie outrancière qui noie trop le propos à mon sens. Si je devais qualifier ce roman, les premiers adjectifs qui me viendraient à l’esprit seraient intelligent mais prétentieux, drôle, caustique mais excessif, audacieux mais curieusement irrévérencieux. La fantaisie de Binet est à la fois son meilleur atout et son pire ennemi, comme s’il voulait trop en faire, trop en dire au point de manquer d’une certaine unité, pour ne pas dire d’une cohérence certaine.

L’incipit s’ouvre sur deux phrases programmatiques qui ne peuvent qu’attiser la curiosité: « La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. » Elles assurent (mal) une structure vaguement circulaire et surtout totalement parachutée, puisque le romancier se raccroche sur la fin aux branches d’une mise en abyme fragile. Mêlant réalité, personnages référentiels et fiction, l’auteur nous invite à suivre les pas de Roland Barthes qui remonte une rue parisienne. En ce jour de février 1980, au sortir d’un repas avec François Mitterrand, ses pensées le portent vers ses doutes, les temps un peu difficiles, l’échec de son cours au Collège de France, l’envie potentielle de se lancer dans l’écriture romanesque. Il a alors 64 ans et il ignore que dans un bref instant une camionnette de blanchisserie va le percuter et qu’il rendra son dernier soupir quelques jours plus tard. Pour l’heure, il trouve que l’air est frais dans cette France qui s’apprête à vivre le grand duel électoral qui opposera le président sortant, Valéry Giscard d’Estain au chantre du PS, surtout si l’on parvient à dissuader Balavoine de se mêler de politique.

Laurent Binet imagine alors que cet accident n’a rien de fortuit. Entre alors en scène Jacques Bayard, membre des RG, pour une enquête diligentée par le pouvoir encore en place. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un assassinat et d’un bien étrange secret d’Etat. Barthes aurait été en possession d’un document déployant l’idée d’une septième fonction du langage susceptible de conférer à son possesseur le don de persuasion, de conviction. Une telle fonction, si elle s’avérait opérante, pourrait en effet susciter bien des convoitises et des plans machiavéliques.

Les premiers pas de son enquête le conduisent à la fac de Vincennes où il rencontre un jeune thésard, chargé de cours, Simon Herzog alors qu’il se livre à une analyse sémiologique particulièrement désopilante de James Bond. Ce malheureux étudiant se retrouve alors embarqué, bon gré mal gré, dans ces investigations au pays de la linguistique et de la rhétorique.

Pour cette bonne cause, le romancier insère à son personnel romanesque tout le gratin intellectuel de l’époque, de Foucault à Althusser, en passant par BHL, Sartre, Deleuze, Searl, Derrida, Todorov, Kristeva, Sollers, ou encore Eco. Les discours des uns et des autres, qui sont l’occasion d’une critique acide du milieu universitaire se combinent avec des ingrédients de certaines séries B employés au second degré: deux individus aux mines patibulaires dans une étrange DS noire, deux japonais à bord d’une Fuego bleue, des parapluies empoisonnés dignes des films d’espionnage. Outre l’ineptie de certaines théories, ce qui frappe c’est l’univers underground dans lequel évoluent ses grandes figures. Binet se complait en effet dans une certaine iconoclastie qui n’épargne personne et qui descend en flèche un individu comme Sollers au point qu’on finit par penser qu’il a de sacrés contentieux à régler. Le lecteur fait donc de longs détours dans les clubs gays de la capitale, le monde des gigolos, avant d’assister à d’autres orgies qui ne s’imposent pas véritablement à l’intrigue mais qui semblent achever de ternir les images. Le récit des rivalités qui les animent s’impose davantage, quitte à ce que nous acceptions de nous rendre aux joutes spectaculaires du Logos Club.

Difficile dans un tel contexte universitaire et politique de savoir à qui profite le crime.

L’intrigue en elle-même pouvait être passionnante mais Laurent Binet se laisse un peu débordé, voire grisé, à mon sens par ses élucubrations et sa verve satirique. Comme mu par un péché d’hybris, il déploie plus que longuement les discours intellectuels, se vautre dans un démontage en règle des intellectuels et des politiques de tous bords qui finit par lasser à coup de méchancetés gratuites. Ces élans, sans doute imputables à la jeunesse de l’auteur dans le métier, l’empêchent de coller à la trame première. Tout le métadiscours des cinquante dernières pages, parachuté, manque de cohérence avec le tout.

Malgré ces reproches, je continuerai à découvrir cet auteur dont j’ai apprécié l’humour, l’écriture et l’intelligence.

3 commentaires

  1. Je ne l’ai jamais lu mais j’ai aimé l’écouter lors d’interventions sur quelques plateaux TV.
    Je suis curieuse de le lire désormais bien que ce titre ait l’air très particulier…

    Aimé par 1 personne

  2. Il a l’air particulier; j’ai très envie de le lire. J’ai l’impression quand même qu’il faut connaître un peu le milieu de la linguistique. Je me demande comment il « a ficelé tout ça!! »

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    • Une bonne culture linguistique peut aider à savourer les bons passages notamment. Mais ce n’est pas non pus une condition sine qua non. C’est en effet particulier, audacieux et très gonflé.

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