discussion « Notre mère la guerre » (intégrale) Mael et Kris, Futuropolis


Maël et Kris s’associent dans une quadrilogie organisée en 4 complaintes et revisitent avec brio la Grande Guerre.

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On entre dans l’album en musique, sur un air qui rappelle Gavroche, des paroles qui survolent les tranchées, les ruines et les barbelés. Oublier ce spectacle de désolation est pourtant impossible. Même des décennies après, des centaines de kilomètres plus loin.

Roland Vialatte s’en souvient encore sur son lit de mort, quelque part vers Soulac en 1935. Les cloches qui sonnent l’heure à l’église voisine se confondent avec le tocsin de ce mois d’août 1914 qui sonna le glas des campagnes. Une urgence inouïe à dire se fait sentir, Roland ne veut pas quitter ce monde sans raconter l’indicible, son expérience du front, l’ignominie de la guerre, la possible bestialité des hommes. Catholique et républicain convaincu, admirateur de Péguy, il se confie ainsi au prêtre de la paroisse.

« La guerre c’est quelque chose de sonore », « de très sensible ». C’est assourdissant et l’horreur se loge au fond de la mémoire. On s’imprègne à jamais des odeurs. Mais parfois, la guerre est silence aussi, un silence terrifiant, « épais comme dans le ventre d’une mère sus la tombe ».

Pour oublier un peu, les poilus écrivent des lettres. Quand ils le peuvent, ils se rendent au café, à la « Champagne Heureuse » par exemple. On y boit des verres, on dispute une partie de cartes, on rencontre des filles. De telles pratiques ont d’ailleurs coûté cher à Albert Choffard, exécuté pour le meurtre d’une jeune serveuse récalcitrante. Ainsi peut-on lire sur son épitaphe « Mort à cause des femmes ». « Si c’est pas d’la connerie et d’la misère tout d’même c’t’affaire! ».

La guerre aurait pu suivre son cours, comme hors du temps, si certains n’avaient pas eu le sentiment d’une exécution injustifiée et si l’on n’avait pas découvert le cadavre d’autres femmes dans le secteur de Méricourd. Le mode opératoire est chaque fois le même. La dépouille, déposée près des tranchées, est accompagnée d’une lettre d’adieu.

Les autorités dépêchent alors le lieutenant Roland Vialatte, un gendarme aux états de service exemplaires, puisqu’il a résolu l’affaire du « tueur des vendanges ». Sa présence au front est d’autant plus étonnante que d’ordinaire « on n’aime pas mélanger les affaires civiles et militaires ». Il est malaisé pour le « cogne », « le planqué, militaire mais pas soldat » de s’immiscer dans cette camaraderie sauvage, de partager cet humour de troupe et de composer avec les réalités de la guerre, « ce vaste naufrage de la raison », dont il avait jusque là une approche romantique. Il est difficile aussi de mener l’enquête dans un tel chaos, de ne pas se souvenir de sa tendre Eva lorsqu’il songe aux victimes.

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Outre le témoignage sur la guerre, le grand intérêt du scénario, particulièrement bavard, réside dans cet entrecroisement intelligent entre l’Histoire et le récit policier, la petite histoire. Kris embrasse ce conflit sous tous ses aspects, sans concession, mais il l’appréhende toujours avec beaucoup d’humanité. Ses dialogues permettent d’éviter un trop lourd pathos et dynamisent incroyablement la narration. Le dessin va dans le même sens en jouant avec les plans et les couleurs. De facture assez classique, il parvient à combiner un certain épisme au réalisme le plus terrible. La guerre est abordée du point de vue des hommes, tout autant capables d’héroïsme que de lâchetés. Au-delà, l’album souligne qu’on ne sort jamais d’une guerre, qu’elle reste fatalement un traumatisme.

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Lecture effectuée dans le cadre de la-bd-de-la-semaine hébergée cette semaine chez Yaneck

mais aussi dans le cadre du challenge organisé par Stéphie du blog Mille et une frasques, une anné en 14.

 

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