discussion « Profession du père », Sorj Chalandon, Grasset, 2015: un récit bouleversant!


chalandon

Le deuil est souvent l’occasion d’un voyage dans le temps et les souvenirs, mais certaines anamnèses sont plus douloureuses que d’autres. Toute la force du roman réside dans cette douleur contenue et dans ce récit d’enfance difficile. Sorj Chalandon puise dans son histoire personnelle pour bâtir celle d’Emile dans un ouvrage dérangeant, bouleversant, qui ne laisse pas le lecteur indemne.
La narration s’ouvre sur les obsèques solitaires et amères d’André Choulans. Malgré un certain humour, on perçoit bien que cette solitude a ses raisons.
« Mon père allait être congédié par des videurs de boîte de nuit. »
Dans ce crématorium, les adieux se suivent et ne se ressemblent pas. Certaines familles sont éplorées, Emile et sa mère comme absents à l’événement.
« Nous étions le dernier chagrin. »
S’ouvre alors la boîte de Pandore qui propulse le lecteur en 1961 alors que la guerre d’Algérie divise et assombrit le paysage. Du haut de ses douze ans, Emile, alias Picasso, oscille entre peur du père et admiration. Lorsque la peur est trop grande, il dessine dans son carnet. Le reste du temps il conjugue avec son sirop pour l’asthme, comme si la tyrannie domestique exercée par cette figure tutélaire lui coupait le souffle et cherchait à l’effacer. Emile grandit comme il peut aux côtés de cet homme violent et insaisissable, en proie à la paranoïa et à une mythomanie pathologique, tandis que sa mère, soumise et craintive, s’efforce de gommer les aspérités, de balayer les grains de sable et d’arrondi inlassablement les angles. André les coupe du monde, les enferme dans sa solitude aliénante et les embarque dans sa folie. D’amour il n’est guère question!
« Dans notre famille les peaux ne se touchaient pas. » « Même nos regards s’évitaient. »
Sorj Chalandon évoque cette dictature familiale sans concession mais avec une certaine sobriété. Ses analyses sont justes, profondes et font froid dans le dos. Son approche de la mythomanie et du danger qu’elle représente pour ce préado en mal de reconnaissance paternelle, est saisissante même s’il cherche à dédramatiser la situation en soulignant la drôlerie de quelques épisodes.
Il pose aussi la question d’un éventuel mimétisme familial, cet héritage comportemental qui intéresse tant les psycho généticiens et qui peut expliquer l’évolution de la mère comme du fils.
L’écriture est belle de cette alternance d’espoir et de brutalité, de cette humanité aussi. Elle dit toutes ces fragilités des êtres qui avancent dans la vie comme sur une corde raide, soucieux de ne pas tomber.

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