discussion Atelier de Leil (37): Bonheur déclos.


Les semaines se suivent et se ressemblent parfois. Elles s’ouvrent sur le rituel de l’atelier d’écriture de Leil, du blog bricabook. Leiloona nous offre chaque semaine l’occasion d’exercer nos plumes sur une photo. Les plaisirs sont variés, le défi toujours au rendez-vous.

Après la porte sombre de KOT la semaine dernière , voici cette semaine un cliché de Julien Ribot, un lieu en apparence dévasté et peu accueillant. Et pourtant …!!!!

Leil37

 

Bonheur déclos

Blanche lance un dernier regard affranchi à cette masure, l’une ce ces maisons de maîtres, bourgeoise à souhait. Celle du « maître » qu’elle avait épousé sans imaginer devenir sa chose. Un beau mariage, avec des vins exquis, rares, et des mets ô combien raffinés.  Un beau mariage dans une belle demeure, qui suscitait l’admiration de tous. Des amis presque envieux. Une famille fière, soulagée aussi que cet électron libre soit rentré dans le rang. Une belle famille comblée par la beauté et l’intelligence de cette bru que l’on pourrait exhiber dans les salons, potiche parfaite. Un jardin anglais, vaste et taillé au cordeau, où même les pâquerettes semblent policées.  Des allées larges, imposantes, intimidantes. Des pierres de taille, des baies étincelantes aux petits carreaux étriqués, des tapis et des tentures. Partout des meubles de prix, des objets précieux, des miroirs et des tableaux…abondance de biens et de luxe. Splendeur vénéneuse sans aucune âme ! Et partout l’ennui.  Une maison sans souffle au passé estompé, à la vie lissée. Rien que les traces d’Éric, les stigmates ostentatoires de sa réussite, les indices d’un esprit étroit et d’un amour-prison, tentaculaire. Une demeure-toile d’araignée qui l’avait figée subrepticement dans la routine d’une vie carcérale où son rire, sa fantaisie n’étaient que des débords outrageux, scandaleux. Des cadres dans le cadre dont il ne fallait jamais sortir. Rester à sa place, à l’instar des objets. Sourire à la poussière du temps, à cette existence voilée dans l’attente inconsciente d’un frémissement nouveau.

Elle pousse la petite porte de fer forgé rouillée et se fraie un chemin parmi les pissenlits et les pensées sauvages, soudain revigorée par ce jardin farouche. L’acte notarié dans une main, une grosse clé dans l’autre, elle songe à cette signature libératoire, quelques lettres attachées qui disent son nom et son émancipation. On l’avait traitée de folle, évidemment. Son inconséquence légendaire resterait décidément toujours un problème, un fossé infranchissable entre sa famille et son désir de vivre. Mais le désir est plus fort, aussi sauvage et envahissant que ces fougères qui s’immiscent dans les parois striées ou sur ce sol moussu. Elle piétine les quelques flaques éparses et savoure les bienfaits de ce loft perméable, de ces fenêtres offertes à tous les vents, à tous ses rêves. Elle peut se projeter enfin, sortir de ses décombres et se reconstruire, façonner son bonheur, combler ses fissures et ses lézardes…les soumettre au ciment de ses envies profondes. Les murs arboreront ses couleurs, l’espace sans porte ni cloison se donnera au hasard de ses déambulations vives. C’en est fini de cette vie enclose, de ces amours éteintes.

7 commentaires

  1. Quel contraste saisissant entre ces deux univers : la richesse et le luxe de la première maison (et de sa première vie) et le délabrement de la nouvelle.
    Une reconstruction vitale, j’aime comment tu as lié celle de la jeune femme et celle de la maison.

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  2. Ah si les pierres pouvaient parler….. Qui sait ce qu’elles raconteraient. C’est toujours un déchirement que de voir une maison délabrée après toutes les années passées à y vivre. Seuls les souvenirs restent dans notre mémoire quand le temps finit par détruire celle qui fut un havre de vie.
    Un très joli texte très émouvant. Bravo.

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  3. Encore une renaissance, qui nous montre la voie. S’alléger pour mieux vivre !
    Jolie description de deux royaumes que tout oppose.

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