discussion Atelier de Leil (34) « Chez Lorette »


Sacrifions encore une fois au rituel de Leil, du blog Bricabook. Comme chaque semaine elle nous invite à écrire en toute liberté à partir d’une photographie.
Cette semaine nous avons retrouvé Julien Ribot avec un cliché en noir et blanc bien sympathique.
Je vous invite à vous rendre sur son blog pour découvrir les autres participations.

Leil34

« Chez Lorette »

Entre peur et impatience, je sens des nœuds naître au creux de mes paumes. Mes pulsations cardiaques suivent un rythme infernal et mon souffle me trahit. Et si je m’étais trompé ? ET si je n’étais qu’une platitude infatuée d’elle-même ? Et si…
Les invitations sont parties depuis plus d’un mois. J’ai vérifié minutieusement la disposition de la salle, présidé aux accrochages. Le champagne et les petits fours prennent le frais, les sbires du traiteur s’affairent déjà et moi je reste là, tétanisé par le trac. Plus moyen de reculer pourtant. Pourquoi n’ai-je pas choisi une retraite paisible ? J’aurais pu m’adonner au modélisme, fréquenter un club d’origami ou m’essayer aux bonsaïs. C’est beau un bonsaï ! Mais non ! Il avait fallu que… J’aurais pu donner des cours particuliers, flâner, me laisser bêtement vivre ou encore écrire des livres pour enfants si vraiment j’étais aussi avide de reconnaissance !!!
Allez respire, mon vieux ! Après tout ce n’est pas une affaire d’Etat. Rien ici qui révolutionnera ton existence. Aucune question de vie ou de mort. Juste une gestion du ridicule éventuel.
Je me rassemble et j’entame un dernier tour à travers les clichés. Des lieux. Des objets parfois surannés, insolites. Des visages. Des événements. Chacun génère des souvenirs, des déambulations physiques et mentales, des histoires. Mon reflex a écumé les rames de métro à travers le monde. Tiens un livre en cyrillique oublié à la station King Charles. Ah ! cette nuque tatouée…Paris, été 2015, je me rendais à une exposition consacrée à Germaine Krull, « un destin de photographe » ! Une révélation pour moi. Une voie à emprunter.
L’éclectisme des photographies me file presque le tournis. Monochrome ou non, l’idée est toujours la même : aller au cœur des choses, des êtres, et toucher celui d’un possible spectateur.
On m’a souvent demandé si je voyais vraiment les lieux et les sujets lors de mes voyages, tant je passe de longues heures derrière l’objectif. Ne finissait-il pas par faire écran entre la réalité et moi ? Je conçois bien qu’on me prenne pour un fou parfois, tant je mitraille. Difficile de croire que l’appareil aiguise la vue, et pourtant ! Au fil des ans mes perceptions ont cru, mon regard s’est affiné, acéré comme une lame avide d’immortaliser le détail qui dit la vie,le vrai, la culture, l’humaine nature.
Je suis planté devant une série consacrée au marché Saint Sauveur. J’avais opté pour le noir et blanc. Rien à voir avec les mygales grillées cambodgiennes flirtant avec les cafards en sauce. Un contraste évident aussi avec les épices colorées indiennes ou marocaines, les poissonniers criards d’Essaouira. Et pourtant des constantes. Les cagettes, la foule pressée, des badauds nonchalants qui gênent la course des autres. Des marchands inquiets de leurs recettes, d’autres joviaux, et la gouaille aux accents mêlés de ce monde bigarré. Je mesure le pouvoir de l’image qui me ramène aux parfums, aux teintes, aux bruits et à toutes ces sensations diffuses mais puissantes qui ont accompagné mes pérégrinations.
Sur ce cliché, je retrouve Lorette et son stand de fruits et légumes. Que du bonheur ! Toute une histoire ! Elle n’était guère causante au début. Il a fallu l’apprivoiser. Malgré son allure vigoureuse, elle avait la harangue difficile. Elle semblait presque s’excuser d’être là avec son parler posé et bien élevé. Les clients se bousculaient quand même, attirés par la qualité exceptionnelle de ses produits. Le bio était déjà à la mode. Et puis, Lorette est de ces êtres généreux qui glissent facilement dans votre panier une botte de persil gratis. J’étais devenu un habitué. Son visage prometteur, ses sourires esquissés, ses gestes précis me fascinaient. Sa part de mystère aussi. Le Reflex me démangeait ! Je me hasardai à lui offrir un café, puis deux, puis trois, avant que cela ne devienne une habitude. Réservée, elle se livrait avec parcimonie, l’inviter à poser n’était pas gagné. Je lui montrais quelques prises de vue, lui contais leur histoire, la mienne aussi. Je lui narrais comment j’avais parcouru la planète chaque congé scolaire, comment j’avais assuré le show quarante ans durant dans des salles de classe. Le mot ECOLE résonnait étrangement dans nos conversations, elle frissonnait et s’assombrissait. Alors je lui prenais délicatement la main pour lui parler littérature. C’est pratique les livres pour faire diversion.
Il m’en a fallu du temps pour percevoir combien le contact de sa peau emballait mon cœur ! Je partage désormais ses jours et ses nuits, son présent, puisqu’elle tait le reste. J’accepte ce passé muet, moribond, comme scellé dans une pierre dure, impossible à sculpter. Nous allons résolument vers l’avant. J’ai renoncé à percer le cœur. Ou j’attends l’heure.
La gallériste ouvre les portes. Je sais que Lorette sera ma première groupie et il me tarde de sentir sa chaleur réconfortante. A ma grande surprise, les curieux affluent et s’intéressent plus aux panoramas et aux portraits qu’aux canapés. Mes muscles se détendent sous la main rassurante de Lorette. Nous échangeons quelques mots complices tandis qu’un jeune homme regarde dans notre direction comme si nous formions un assortiment étrange. Je me trompe, sans doute. C’est Lorette qu’il scrute. Il la dévisage, s’interroge, hésite, puis s’avance vers nous.
« – Madame Smith ? … ? Vous êtes bien Madame Smith n’est-ce pas ? Quelle étrange coup du destin ! Quelle incroyable coïncidence ! Quelle rencontre inouïe ! Je suis tellement ravi-ému-heureux-stupéfait de vous croiser là. Vous vous souvenez de moi sans doute. Brian… BRIAN !!! Vous m’avez enseigné l’anglais…Ah votre humour .Il faut dire que j’étais tellement déconcentré qu’on aurait pu croire que j’étais resté coincé dans la KITCHEN ! Venez que je vous embrasse. »
Interloqué, je contemple la surprise douloureuse de Lorette et sa bouche coite. Plus que mes clichés, c’est son désarroi qui s’expose fugacement avant qu’elle ne le serre dans ses bras enfin souriants et bavards. Elle a bien eu une vie avant de se vouer à l’agriculture bio !
J’attrape mon appareil, jamais bien loin, et je fixe cette nouvelle bribe de vie, vision parcellaire d’un portrait incomplet.

20 commentaires

  1. Tu aiguise ma curiosité, j’aimerais bien savoir pourquoi Lorette a changé radicalement de vie. Peut-être nous le raconteras-tu un jour… Encore une fois, tu nous fais rentrer immédiatement dans l’univers de tes personnages qui sont tout de suite attachants.

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    • Merci beaucoup Merquin. Il s’est écrit d’une traite aussi, m’embarquant ailleurs, loin de l’idée de départ. Les personnages m’ont échappé. Le narrateur était une femme au départ…

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  2. Ton histoire m’a portée !
    J’aime beaucoup le ton et le style. Et ces personnages. Un texte romantique et émouvant, avec une petite dose de mystère. Un vrai plaisir à lire.

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