discussion « La dernière nuit du Raïs


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Dans ce roman particulier de Khadra la fiction rejoint l’histoire récente puisque l’auteur nous retrace les dernières longues heures de Mouammar Kadhafi. Reclus dans une école désaffectée du District 2 de Syrte, « le seigneur des humbles et le plus simple des seigneurs » (je vous laisse juges…) donne libre cours à ses souvenirs et à ses pensées, à ses espoirs, ses craintes, ses aigreurs.

Le récit s’ouvre sur son enfance aux côtés de son oncle, un poète bédouin qui fut en quelque sorte son guide spirituel avant qu’il ne se prenne lui même pour le Guide suprême. Il voyait en ce jeune Mouammar, véritable cauchemar indiscipliné pour sa mère, « l’enfant béni du clan des Ghous, celui qui restituerait à la tribu des Kadhafa, ses épopées oubliées et son lustre d’antan. »

63 ans plus tard, alors que « toute la romance du monde est en train de suffoquer sous les fumées » et les cris des roquettes, Kadhafi, « qui ne craint ni les ouragans, ni les mutineries », « celui par qui le salut arrive », oscille, dans une narration à la première personne, entre excès de confiance et pessimisme furtif. Il tente de se convaincre que ce n’est là « qu’un simulacre d’insurrection », « une guerre bâclée » et qu’il sortira de ce chaos plus fort. Rien ne ternira sa légende, pas même les forces armées de la coalition ni Al Qaïda.

A travers ce monologue intérieur entrecoupé de discussions entre le Raïs et ce qu’il reste de son entourage, le lecteur reste extérieur à ce JE, puisqu’il est difficile de s’identifier à une telle figure, mais il pénètre les mécanismes de la mégalomanie et de l’aveuglement propres à bien des tyrans. C’est là le coup de force de Khadra !

Celui qui se définit comme « la mythologie faite homme », demeure en effet incapable de comprendre la colère de son peuple. Depuis son coup d’Etat de 1969 et la chute du roi Idris Al-Samusi, il se persuade d’accomplir une mission messianique.

« Ce que je dis est parole d’Evangile, ce que je pense est présage ».

Elu de Dieu, il est loin d’imaginer qu’il finira comme un rat pris au piège d’une vieille canalisation avant d’être offert à la curée populaire. Il songe que cette terre libyenne sera son mausolée et que son nom et son action lui vaudront des funérailles nationales. C’est évidemment oublier un peu vite sans doute les arrestations arbitraires, les tortures et autres assassinats, les abus de pouvoir incessants, l’attentat de Lockerbie…

S’il considère que le pouvoir est par nature hallucinogène, il semble que les paroles de l’oncle, conjuguées à sa haute opinion de lui-même et à ses doses régulières d’héroïne, l’ont conduit à une véritable folie que l’auteur restitue dans ses délires de grandeur, ses regards méprisants pour son peuple, son entourage, mais aussi les chefs d’Etat. Ses ultimes échanges avec ses proches, dont Mansour Dhao, le chef de sa garde populaire, témoignent de son incapacité à accepter la critique et la suggestion, mais aussi de sa folle cruauté.

Au delà du personnage de Kadhafi, l’auteur se livre à une autopsie universelle du tyran : abus de pouvoir, peur constante de la traitrise, coercition, culte de la personnalité sont hélas partagés par bien des dictateurs. Il questionne également le pouvoir. L’affectif a-t-il sa place dans la gestion des affaires de l’Etat ? La terreur est-elle indispensable ? Quelle est la part de la confiance ?

Malgré la gravité du sujet de ce roman intense, parfois dérangeant, la langue de Khadra conserve toute sa succulence et sa puissance. Il n’a pas son pareil (hormis Salim Bachi) pour jouer avec les mots, meurs sonorités et leur force évocatoire et nous offrir des analogies qui permettent à la langue française de dire pleinement d’autres cultures.

Le portrait de ce « gangster élevé au rang de Rais », passé au crible de l’inventivité de Khadra saisit et passionne. J’ai particulièrement apprécié le jeu subtil avec l’autoportrait à l’oreille coupée de Van Gogh… que je vous laisse découvrir.

 

« Je ne suis pas un dictateur. Je suis le vigile implacable ; la louve protégeant ses petits, les crocs plus grands que la gueule ; le tigre indomptable et jaloux qui urine sur les conventions internationales pour marquer son territoire. »

 

« Je meurs en martyr pour renaître à la légende. »

 

 

Un commentaire

  1. Voilà un billet, Sabine, qui me donne vraiment envie de lire cet ouvrage. Cela me rappelle la conversation que nous avons eue cet été sur les dictatures du Moyen-Orient.
    Merci pour ce compte-rendu. Bises !

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