discussion Théorème et racines carrées (Atelier de Leil 33)


Aujourd’hui lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leil, du blog Bricabook. Cette semaine c’est sur un cliché de Julien Ribot qu’elle nous propose de confronter nos plumes.

Leil33

Une porte n’est jamais totalement anodine. Frontière, séparation, démarcation, promesse d’intimité, mystère, projection dans l’inconnu, qu’on l’ouvre ou qu’on la ferme, ce n’est pas sans danger non plus… on ne sait jamais ce qui nous guette de l’autre côté. On peut aussi s’y coincer les doigts. Même lorsqu’elle est familière, personne n’a l’assurance de ne jamais la prendre dans la figure. Personne n’est à l’abri des surprises….Nombre d’entre elles furent impliquées dans des cachotteries. Certaines ne suffirent pas à cacher les amants, même dans les placards. D’autres servirent bien des ironies tragiques. Il faut vraiment se méfier des retours de portes!

Sidonie Lheureux avait claqué celle de la demeure familiale il y a longtemps déjà, un jour où ses parents l’avaient vraiment sortie de ses gonds. Une sombre histoire de théorèmes de maths incompatibles avec le sens pratique de son père et les usages de la ferme. Un simple désaccord de quelques centimètres carrés sur la superficie d’un champ. Mais Sidonie ne rigolait jamais avec les mathématiques. C’était son pré carré! Un prétexte peut-être aussi pour prendre le large, s’éloigner à jamais des siens avec lesquels elle ne partageait rien, malgré le sémantisme du possessif. Le sentiment d’appartenance lui était étranger, au point qu’elle n’avait jamais cessé d’entretenir le mythe de l’adoption propre à l’enfance. Ils venaient de la terre, elle vivait dans d’autres sphères, plus aériennes, où l’intellect l’emporte sur le sens commun et même sur le bon sens.

Depuis toujours l’existence de Sidonie était tout entière tendue vers la réussite. A l’école maternelle déjà, elle s’échinait à être la meilleure. Zélée, elle dessinait, la langue délicatement pointée entre les dents, pour mieux se concentrer, ne pas dépasser. Sa précision avait sidéré Mademoiselle Louche, lorsque du haut de ses trois ans elle avait représenté un taureau doté non seulement de cornes mais aussi de testicules en lui exposant, plus qu’interloquée par l’ignorance de la maîtresse, comment le distinguer du boeuf. La même année, elle sut former toutes les lettres de l’alphabet. Quelques mois plus tard sa mère découvrit qu’elle savait lire. Elle avait parfaitement déchiffré l’inscription « MORT AUX CONS » badigeonnée en grosses lettres rouges sur le mur de la gendarmerie. Inquiet son père l’avait conduite chez le médecin qui n’avait pu que confirmer sa précocité et l’étendue de ses capacités. C’en fut fini de la tranquillité familiale. Elle n’avait de cesse de tout savoir, de tout contester, de tout vérifier. Difficile d’élever une enfant qui ne croit ni à la petite souris, ni au père Noel et encore moins au père fouettard. Nous passerons sous silence ses démêlés avec la catéchèse!!! Le prêtre frisa l’apoplexie.

Dernière d’une fratrie de cinq enfants, elle ne connaissait que la compétition. L’été, elle remportait les concours de châteaux de sable, les championnats de trampoline du club Mickey. Aucune chasse au trésor ne lui résistait. Pas un mât de cocagne non plus. Pré-pubère, elle lisait Flaubert et Balzac quand ses frères et soeurs plus âgés en étaient encore à Pif Gadget. Elle multipliait aussi les trophées sportifs et les prix de violon. Les petits amis aussi. Eh oui, elle avait vraiment tout pour elle!

Aussi, ce soir là, lorsque la porte claqua comme un cri de libération, ce fut presque un soulagement pour les Lheureux qui pressentaient bien qu’elle avait besoin d’autres horizons pour finir d’éclore. La terre l’empêchait de déployer ses ailes. Chacun retrouverait sa sérénité et Kant finirait d’hanter la cuisine. Leurs échanges se limitèrent ensuite à quelques cartes de voeux ou autres anniversaires et à l’appel téléphonique du jour de l’an. Cela évitait les fâcheries.

Ils étaient fiers pourtant de cette fille qui résidait dans la capitale. « Pensez donc, elle occupe un grand fauteuil de cuir dans un grand bureau d’un grand building comme en Amérique. Pis elle a une secrétaire et même un IBM, comme dans les films. C’est quelqu’un d’important, not’fille!. » Ils ne l’avaient jamais constaté par eux-mêmes bien sûr. Sidonie cloisonnait. Et puis Paris, ce n’était pas la porte à côté non plus. Alors ils imaginaient sa vie. Ils l’espéraient heureuse. Ils entretenaient leur potager, elle cultivait la différence.

Sidonie, elle, profitait de la vie intensément. Détestant les secondes inutiles, elle se vautrait dans une débauche d’énergie constante. Sa carrière se déployait à la manière d’une plante grimpante, sauvage et résistante. Sa vie sociale l’accaparait sans laisser place aux souvenirs. Elle glanait les amants comme certains les pommes de terre. Embarquée dans cette spirale, elle s’oubliait, confondait qualité et quantité et ne percevait pas que son ascension la conduisait infailliblement au bord du gouffre. Elle n’avait pas le temps…

Ce matin, Sidonie se tient devant cette porte, qui n’a jamais été repeinte. Toujours ce même gris colère. La clé dans une main, elle hésite, assaillie par une curieuse appréhension sur ce seuil pavé. Les parents ne sont plus, le notaire a présidé au partage et cette maison lui revient. Ironie du sort! Elle a rendez-vous dans quelques heures avec un agent immobilier. Pas question de s’embarrasser avec cette ruine. des vieilles pierres entourées de terre et de poules. La serrure résiste , elle s’appuie sur le chambranle pour forcer un peu. Le grincement l’angoisse presque, comme un rire sardonique. Mais elle reconnait l’odeur de lavande, les pots de confitures sur les étagères de la cuisine. Quelques pas supplémentaires la conduisent dans la pièce à vivre. Elle pose son sac sur la grosse table de ferme, sourit à l’attrape mouche oublié là. Presque rien n’a changé… excepté les photos d’elle sur le manteau de la cheminée, et ses cartes postales. Désarmée par ces traces d’un amour manifeste, elle ôte ses mocassins et laisse ses pieds glisser sur le carrelage froid comme lorsqu’elle était petite. Adossée contre un mur, les yeux fermés, elle hume ce parfum d’enfance et s’imagine comme un lierre infiltrant ses racines entre les pierres disjointes. Sans doute comprend-t-elle que même les plantes les plus coriaces puisent à leurs racines…

13 commentaires

  1. Comme toujours, j’admire la qualité de ton texte. Un très beau texte sur la force et la puissance des racines, un joli retour aux sources pour cette grosse-tête !

    J'aime

  2. J’aime beaucoup tes jeux de mots ! Ton texte est en effet drôle et émouvant à la fois. Cela me fait sourire car nous avons eu un peu la même idée : l’enfant du pays qui s’est exilé à Paris et qui revient au village à la mort de ses parents (ou de sa tante dans mon texte) 😉 Je crois que cette photo portait vraiment à la nostalgie d’un temps révolu.

    J'aime

  3. Quel magnifique texte ! Tu m’as donné des frissons …
    Il faut parfois savoir revenir pour comprendre l’importance qu’on les choses.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s