« Rêves oubliés », Léonor De Récondo, Sabine Wespieser Editeur, 2012


Un coup de coeur!!!

Revesoublies

Ce roman à la plume délicate et forte à la fois évoque le destin d’Aïta, d’Ama et de leurs enfants, tous contraints de fuir une Espagne livrée au franquisme.
« Etre ensemble, c’est tout ce qui compte » répète inlassablement Aïta en cet été 36. Pourtant quitter leur Pays Basque, l’appartement d’Aranjuez, la maison d’Irun, leurs racines, rompre avec leur culture et leur langue pour s’exiler en France à l’aube de la seconde guerre mondiale, reste une brisure certaine, une plaie impossible à refermer. Il s’agit de gagner Hendaye, la maison de mademoiselle Eglantine où l’on coulera des jours presque heureux avant de s’enfouir dans une ferme désolée et désolante des Landes. L’essentiel est d’abord de ne pas se faire tuer, de trouver les moyens de sa subsistance, de réorganiser un quotidien que l’on n’imaginait pas, qui ne devait jamais être et qui s’éternisera pourtant.
L’amour reste le plus fort, mais les difficultés, ce sentiment de non-appartenance, la honte parfois, tendent à estomper les rêves et même un peu les souvenirs. Tandis qu’Otzan, Zantzu et Iduri parviennent à ménager le temps de l’enfance, ses petites blessures et ses bonheurs, Aïta se reconvertit et lutte au nom des siens en occultant l’adversité. Ama, elle, gère l’intendance et consigne à temps perdu ses souffrances et ses espoirs dans un petit carnet.
Le récit alterne donc la narration à la troisième personne et les extraits de ce journal. On suit avec une émotion et un intérêt sans cesse renouvelés le parcours de cette famille qui cherche juste à se tailler sa petite part de bonheur, à rester soudée dans le contexte bouleversé des conflits et de cet arrachement.

« c’est cela aussi l’exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre. »

L’écriture de Léonor De Récondo, empreinte de poésie à l’image de ce bol à rêves qu’Aïta, céramiste, conçoit pour son épouse, s’attache aux petits riens qu’elle sublime, comme aux événements tragiques. L’auteure porte sur ses personnages un regard sensible d’une rare humanité. Outre sa dimension historique, « Rêves oubliés » est aussi un magnifique portrait de femme et un bel hymne à l’amour.

« Au cœur de notre exil, nous avons su garder la force du désir qui nous lie au-delà de nos épuisements, de nos peurs.
Aïta, la certitude d’être tienne me permet de m’ouvrir, d’oublier mes craintes, de les laisser s’envoler.
Nous nous sommes exilés au chaud de notre terre intérieure, ce royaume inconnu des autres dans lequel nous ne pouvons pénétrer qu’à deux. En avançant nous découvrons ce monde luxuriant, coloré, à la fois tendre et ardent, où nous nous remplissons de l’autre en nous dépouillant de nous-mêmes. »

Avec beaucoup d’élégance, Léonor de Récondo évoque aussi ce combat que chacun d’entre eux mène pour grandir ou vieillir sans se renier, devenir étranger à lui-même.

« La nostalgie et l’ennui entrent lentement dans le cœur de cet homme dont la vie n’avait, jusque là, jamais été bousculée. Le destin l’ébranle à l’hiver de ses jours, alors qu’il pensait se reposer tranquillement sur les quelques lauriers qu’il avait patiemment amassés. »

« La guerre c’est cela aussi: l’imaginaire d’un enfant qui passe de la lumière à l’ombre. »

6 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s