« Pietra viva « , Léonor De Récondo, Edit° Wespieser, 2013


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Cela faisait un moment que j’aspirais à découvrir cette auteure dont le nom fait rêver. Cette jeune femme talentueuse est également violoniste, mais c’est pourtant à la sculpture et à la statuaire qu’elle s’intéresse dans ce court roman. Elle nous plonge en effet dans la renaissance italienne en redonnant vie le temps de 180 pages à l’illustre Michelangelo Buonarroti, alors trentenaire. Sa piéta de Rome a séduit et son renom semble assuré, même s’il rêve de richesses et d’une consécration plus éclatante.

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Loin des fastes et du luxe de la cour, de l’élite culturelle florentine qu’il a longuement fréquenté chez Lorenzo de Medici (le Magnifique) aux côtés de Pic de la Mirandole, il séjourne dans un monastère et s’adonne à la dissection. Une situation bien surprenante puisque cette pratique est encore condamnée par l’Eglise!

Mais son existence bascule en ce petit matin printanier de 1505 lorsqu’il comprend que la dépouille n’est autre que le cadavre de frère Andrea qu’il admirait pour la perfection de ses traits, sa « beauté à l’état pur ». Il voyait en lui la preuve ultime de la supériorité de la nature sur son art. Bouleversé il décide de fuir Rome et de se réfugier à Carrare, en Toscane. La commande passée par le pape Jules II lui occupera l’esprit. Il se met en route, deux livres en main: une Bible curieusement annotée de la main d’Andrea et un petit recueil de Pétrarque offert par Lorenzo de Medici. L’un des vers trouve un écho particulier en lui: “La mort fait l’éloge de la vie comme la nuit celle du jour. » La question de la mort le taraude à plus d’un titre: il s’interroge d’abord sur la cause du décès prématuré d’Andrea, tandis qu’il reconstruit le puzzle de celle de sa mère.

Léonor De Récondo évoque alors avec précision la vie de la carrière, cathédrale à ciel ouvert, le travail du marbre, les tâches des riquadratori, les croyances païennes afférentes….Elle nous offre aussi des pages sublimes sur le rapport de l’artiste à la pierre et à la poésie du monde, sans que l’écriture n’en fasse trop. Mais la sensibilité à la nature, à la lumière de cet homme de toucher contraste avec son cœur de pierre et une certaine misanthropie. S’il entretient une amitié sereine avec le carrier Topolino et s’il se montre courtois avec sa logeuse Maria, il s’agace facilement devant les facéties de Cavallino qui se prend pour un cheval et croit que tous les hommes descendent d’animaux. Il n’éprouve pas plus de compassion pour le petit Michele qui recherche pourtant son contact.

« La première fois que Michelangelo est venu là, il lui a semblé entrer dans une cathédrale à ciel ouvert. Il s’était dit que même Brunelleschi n’aurait pas fait mieux et que personne n’atteindrait jamais cette adéquation parfaite entre l’évanescence du ciel et l’inertie de la pierre. »

« Michelangelo est venu vérifier le travail des riquadratori, ceux qui, une fois le bloc découpé de la montagne, le taillent afin de lui donner une forme transportable, souvent cubique. Il observe leurs coups de ciseaux et comment les éclats de marbre se détachent, à chaque impulsion, de la masse. Le sculpteur imagine ainsi de quelle chair est fait le cœur de chacun des blocs. »

Si l’auteure évoque le contexte renaissant, avec son lot de Mirandole, de Botticelli et de Savonarole, le récit se concentre essentiellement sur cette crise intérieure et ces doutes quant aux rites du catholicisme malgré une foi sincère et prend des allures de quête initiatique et d’ouverture à l’autre qui modifiera son art. C’est aussi un très bel hommage au toucher quatrième pouvoir, et à la sculpture.

« Prendre des bouts de pierre tombés ou délaissés par les tailleurs, jouer avec, les cogner les uns contre les autres, écouter la musique qui en résultait, l’imprimer dans son cœur afin de ne jamais l’oublier et, surtout se dire qu’en apprenant à maîtriser la pierre, il apprendrait à maîtriser le monde, plus exactement à le sculpter au gré de son imagination, et Dieu sait s’il en avait. »

« La joie d’être seul et pourtant plein des autres, de leurs images, de l’impatience que j’ai à les créer tous, les modeler, les dessiner. Leur rendre vie grâce à mon ciseau, à mon trait. Je suis le bloc de marbre, je contiens le corps d’un autre. Il lutte pour s’extirper, pour être celui qui sera à l’air libre, qui prendra la forme d’une sculpture pour toujours. Ils sont si nombreux à l’intérieur de moi. Je suis eux. »

Au-delà, ce roman dense, parfois énigmatique, s’intéresse aussi à l’ambigüité à l’image de ce sentiment particulier qui relie Michelangelo à Andrea, celui dont il aimerait que la peau devienne pierre, le seul élément qu’il maîtrise, celui dont il admire le corps, l’androgynie, « l’incarnation absolue de cette féminité faite homme »…

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Tombeau de Jules II

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