Atelier de Leil (28): Saong


Après quelques semaines d’interruption, je renoue ce lundi avec l’atelier de Leil du blog Bricabook. Le principe de cet atelier est simple puisqu’il s’agit d’écrire le texte de son choix sur la photo de la semaine.

Cette semaine est un peu particulière puisque je me devais d’écrire sur une photo que j’ai prise au Cambodge au début du mois…. le cliché d’un instant volé à la vie monastique…Je remercie vivement Leil de l’honneur qu’elle me fait.

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Saong

Dana, Silla, Bhavana…
Don, Ethique, Concentration…
S’ébattre dans les ruines de Beng Mealea encore aux prises de la jungle, s’offrir corps et âme à cette liberté. Ignorant le danger, les serpents, scorpions et autres mines, Saong saute de pierre en pierre, escalade les murailles en miettes, nourri du bonheur de l’enfance et des légendes qui entourent le chemin de Siddharta, le seul être capable d’effrayer Mara, le démon de la mort.
Bhavana, Panna, Sumadhi….
Concentration, Sagesse, Méditation…
Au gré de ses pas, il annone les 5 préceptes appris au Dhamma le matin même ….Peu importe leur sens, dans l’instant. Il s’oublie à la vie, à l’air chaud, aux effluves du passé. Il s’élance, son bâton à la main, comme s’il bravait les éléments, ivre de mouvement et de vie. Il réveille ses muscles endoloris et poursuit des chimères dans la peau d’un chasseur imaginaire.
Dana, Silla, Bhavana…
Don, Ethique, Concentration…
La veille, il avait fallu embrasser ses parents, sans leur en vouloir. Quitter la rizière et le village de Kampeang hantés par la pauvreté et le manque. Dire adieu à la fratrie, aux voisins, au vieux maître d’école, au grand-père Tang qui ne lui raconterait plus son combat contre la République du Kampuchea, sa fuite dans les montagnes et les sévices de Pol Pot.
Son père avait préparé la charrette et décoré les cornes des boeufs pour l’occasion. Sa mère lui avait préparé du riz gluant qu’elle avait soigneusement rangé dans son yam, le sac qui accompagne les bonzes dans leur cheminement. Sana, la cadette, lui avait offert deux mangues pour le voyage avant de l’embrasser furtivement sur la joue.
La longue route matinale lui avait semblé trop courte. Il savait qu’il ne grimperait plus aux palmiers à sucre, qu’il n’accompagnerait plus son ami Chan à la pêche et qu’il ne sentirait plus les baisers tendres de sa mère. Il savait aussi qu’il ne savait rien de ce qui l’attendait et que la douleur de cet arrachement était à la mesure de leur misère. Trop de bouches à nourrir et trop peu de riz.
Tous lui avaient dit combien il serait heureux d’étudier, de suivre la voie de Bouddha, l’Octuple Sentier. Ils s’étaient bien gardés de dévoiler le reste, le rasoir; le renoncement aux cheveux, aux sourcils qui signerait son passage à l’état de Bikkhu; les longues heures de méditation, les douleurs de ses membres tétanisés par la position du lotus.
Le vat d’or et de pourpre avait belle allure sous le soleil de midi et le supérieur lui avait d’abord semblé aimable. Mais l’heure s’était vite assombrie. On l’avait conduit aux bains, une citerne de terre à l’ombre d’un gros jacquier, afin qu’il se purifie, puis on l’avait revêtu de l’antaravasaka et de l’uttarasanga orange rappelant les haillons du chasseur couverts de la poussière de terre rouge…On lui avait alors remis son patta, un petit bol, avant de l’initier à l’art de la mendicité…
Bhavana, Panna, Sumadhi…Dana…
Don de soi à la grâce de cet instant volé, à la magie de cette échappée…

En prime, un aperçu en images de cet instant magique où nous vîmes surgir ces petits bonZhommes des ruines…Et dans quelques jours sur ce blog, le récit de notre séjour au monastère.

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18 commentaires

  1. je suppose que tu parles en connaissance de cause 🙂 et je me demande sur quelle base on les choisit, ces enfants?

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    • J’ai cru comprendre que c’est aussi leur choix. Les Cambodgiens sont très croyants, quoi qu’il arrive, mais pour certains cette vie là est une façon d’échapper à la misère aussi.

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  2. Fichtre, je savais que j’allais prendre une claque en lisant ton texte … tu es une invitation au voyage, connaître cet envers du décor, là : tout simplement : merci.

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    • Je suis vraiment très très touchée par tes mots. Ce voyage m’a bouleversée à plus d’un titre mais je n’arrive pas facilement à exprimer ce que j’ai ressenti. Ce que je sais, c’est que je dois y retourner.

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  3. Ton texte est le plus beau de la semaine, tu sais nous parler à merveille de l’univers de cet enfant sacrifié par sa famille. On est avec lui, à côté de lui, on sent sa souffrance, la douleur de l’apprentissage. Ton texte est vraiment magnifique.

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  4. Ton texte est très émouvant …
    Merci encore pour cette jolie photo et j’ai hâte de lire le récit de ce séjour 🙂

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  5. Waoh! tu m’as fait voyager depuis Cap Macré, Martinique dans un monde si loin de nos représentations… J’y etais en lisant ton texte et j’aime beaucoup ta façon de t’approprier le don de soi , comme celui de devenir bonze! Aie ça remue!

    Aimé par 1 personne

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