discussion Atelier de Leil (26) : La roue de la Fortune


Aujourd’hui lundi, je reprends le chemin d l’atelier de Leil du blog Bricabook. Le principe de cet atelier est simple: Leil nous propose une photo sur laquelle chacun s’exprime à sa façon.

Une fois n’est pas coutume, le cliché cette semaine est signé de Leil elle-même:

Leil26

Pas évident !

La roue de la Fortune
A ses débuts, bien avant qu’il ne se décide à passer le concours de lieutenant, il s’était souvent demandé ce qu’avait accompli cet homme, qu’il imaginait illustre, pour mériter ainsi une statue sur cette place. Il était affecté dans le quartier et chaque fois qu’il était posté là pour régler la circulation, il se promettait d’enquêter. Le soir, éreinté par la station debout et les humeurs des automobilistes, il remettait à plus tard. A quoi bon ! Son existence n’en brillerait pas davantage. Ce n’était guère reluisant, il le savait bien…mais cet homme d’airain n’avait pas l’air si remarquable non plus. Son accoutrement était assez ridicule d’ailleurs. Quant à son regard renfrogné, il ne présageait rien de bon.
Le retrouver là, Place des Grands Hommes, dix ans plus tard aurait presque pu être sympathique, d’autant qu’il n’avait pas changé, pétrifié sur son socle. Mais cette brume, et cette bruine incessante n’invitaient pas à la contemplation. Au moins pourrait-il se concentrer sur sa mission. Sa mission, parlons-en…
Benjamin Badin avait les nerfs à vif et la vessie pleine. Pour oublier la douleur de la situation il fulminait contre la commissaire Lambert et ses idées débiles. Le transformer en statue vivante, lui, et le condamner à l’immobilité des heures durant, vraiment n’importe quoi! Ca, elle ne l’emporterait pas au paradis! Elle avait mis deux heures à lui enduire le corps de cette peinture dorée, repassant plusieurs couches pour être certaine qu’on ne le reconnaitrait pas. Il avait eu plusieurs fois la curieuse impression, que cela l’amusait. Son sourire narquois avait des airs de revanche. Elle avait la rancœur tenace la Lambert! Elle n’avait toujours pas digéré qu’il ait perdu une pièce à conviction essentielle lors de leur dernière enquête. Chaque coup de pinceau lui faisait l’effet d’une claque…Heureusement peut-être, vu l’effet que la simple vue de sa chef lui faisait d’ordinaire. C’eut pu être gênant… Non, vraiment, il la maudissait, même si c’était la plus jolie commissaire du quartier. Faire le mariole un dimanche de pâques! Elle était certaine de résoudre l’énigme du gang des cloches rouges, avait-elle argué. Lui, la seule chose dont il était certain, c’était que ses gosses allaient mener la chasse aux œufs tous seuls! Il ne lui resterait que les papiers aluminés de couleurs. Le mot n’existe peut-être pas, mais tout le monde voit de quoi il est question. Et puis cela n’a aucune importance, le mot, l’essentiel reste bien le chocolat, ou l’absence du dit chocolat. On déploie vraiment des trésors d’imagination pour occulter une envie pressante.
Enfin, l’imagination a tout de même ses limites…Lambert lui avait intimé l’ordre de ne quitter son poste sous aucun prétexte, c’est à peine s’il était autorisé à bouger un orteil pour éviter les fourmillements et l’ankylose. Il aurait pourtant bien botté les fesses de ces petits crétins tout à l’heure qui cherchaient à soulever son manteau pour lui chatouiller les bijoux.
« Cling! »
« 35! compta-t-il. Histoire de joindre l’utile à l’agréable et d’assurer l’illusion dramatique, il avait placé non loin de lui une petite coupelle. Au plus fort de ses souffrances, il se félicitait de son initiative et se réjouissait de la générosité des badauds. L’Humanité avait encore de beaux jours devant elle! Il pourrait toujours recycler son costume pour améliorer ses fins de mois délicates. C’était oublier un peu vite que cette sublime tenue de Cléopâtre, tout en satinette dorée, était propriété de l’Etat. Lambert l’avait bien supplié d’en prendre soin.
A quelques encablures de là, juchée sur un siège glacé de la grande roue, Constance Lambert, jumelles en main, ne perdait pas de vue son lieutenant doré, pétrifié sur le macadam. Pour une fois qu’il ne brassait pas de vent ! La brise était glaciale et la pluie infiltrait son blazer mais qu’importe. Elle aurait pu opter pour sa vieille parka multi poches, particulièrement adaptée à cette traque, mais beaucoup moins idoine en cas de conférence de presse. Elle le pressentait, son heure de gloire était proche. Des mois que ce gang polymorphe hantait la ville et la faisait passer pour une idiote. Ils avaient le chic pour trouver les couvertures les plus invraisemblables et fomenter les machinations les plus rocambolesques. A l’automne, ils avaient braqué toutes les épiceries fines, le visage dissimulé sous des cagoules à l’effigie du Beaujolais nouveau. A Noel, ils avaient orchestré un remake du gang des Pères Noel. Pas un supermarché n’avait échappé à leur vandalisme, leurs coffres-forts non plus. On les avait aperçu de nouveau, à l’Epiphanie, arborant un look rois mages, histoire de dévaliser les boulangeries. A l’approche de Pâques, ils donnaient dans les cloches, ruinant tout espoir de fortune chez les chocolatiers et décuplant le taux de sucre des vieux passants diabétiques auxquels ils distribuaient une partie du butin. En dehors des périodes festives, ces frondeurs multipliaient les forfaits, les facéties et les provocations. Tout le monde avait pu profiter de la nudité du maire de l’arrondissement, suspendu à la grande aiguille de l’horloge, place de la gare. Si Constance échouait de nouveau, après la bévue dans l’affaire Ledru, elle serait bonne pour les passages cloutés. Et cela, ce n’était même pas envisageable! Elle avait toujours détesté les piétons.
Elle en était là de ses songes lorsqu’une, puis deux, puis bientôt trois tâches rouges surgirent subitement à l’horizon. Le triumvirat en personne, là, à portée de main ! Enfin presque… comment n’avait-elle pas senti que le forain avait mis son manège en route? La voilà qui culminait à haute altitude. Nom de Dieu! Le gang était vif, rapide, il se faufilait parmi la foule, elle risquait de les perdre de vue. Vite, l’oreillette!
« Badin? Badin ?! Badin !!!! Rappliquez dans la seconde ………….Badin? BADIN, vous êtes là? Non mais qu’est-ce qu’il fout?!!! Pourquoi se cache-t-il derrière cette grosse statue? Non mais je ne le crois….!!!! Je ne le crois pas! Ce n’est pas possible!!!! »
De l’autre côté de la place, le récepteur grésillait sur le trottoir sous l’œil affreusement angoissé de Benjamin… sa carrière venait de prendre une mauvaise tournure sans doute, une de ces tournures définitives…Foutue ironie de l’histoire! Tous ses espoirs se diluaient dans le jet de son urine. Plus jamais il ne céderait à la tentation du grand mug de thé au petit-déjeuner!

28 commentaires

    • Je t’assure que j’y songe Leil. Un jour viendra peut-être. Pour l’instant je n’ai pas encore complètement trouvé l’IDEE… et je ne veux pas faire n’importe quoi.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s