« Le dingue au bistouri », Yasmina Khadra, Flammarion, 1994


Dingueuabistouri

L’humeur du commissaire Llob est plutôt maussade. Il s’ennuie à mourir dans son bureau et cultive son ressentiment, certain que son patron s’ingénie à lui confier les affaires bidons, histoire de l’abêtir davantage. Simple vengeance d’un arriviste qui « a su brûler la hiérarchie ». « Dans un pays où l’échelle des valeurs se confond avec un vulgaire escabeau, l’opportunisme est de rigueur. » Certes, il pourrait bien prendre sa retraite, mais son travail est finalement son seul moyen d’oublier un peu « la vacuité et le népotisme qui régentent le pays », même si le chef lui donne envie de faire « des vœux macabres à l’heure de la prière ».
Llob n’a pas fait d’études, ce qui ne l’empêche pas d’être un homme de terrain efficace. Il compense son défaut d’instruction par une intuition capable « de berner une cartomancienne ». Ce n’est pas le cas de son subalterne, Lino, cet « intello binoclard » qui reste le leader incontesté des connards. « Ses questions crétines empêcheraient un ascète de réfléchir ».
Vous l’aurez compris, Llob porte un regard sans concession sur son environnement! Depuis son antre, notre sexagénaire déplore cette ville de désolation où la jeunesse se morfond et où règne la plus grande corruption. Il ne supporte pas ces citoyens au-dessus des lois ni cet américanisme grandissant.
Alors qu’il rumine en cette chaude journée, il ne soupçonne pas une seconde qu’il s’apprête à vivre « l’une des plus effroyables histoires de meurtres et d’horreur que le pays ait jamais connues depuis juillet 1962 ». Un simple coup de fil, presque anodin, l’invite à vivre une mise à mort en direct. Cela semble tellement inouï qu’il n’y croit guère… et pourtant, un serial killer va le choisir pour confident, plonger le commissariat dans l’angoisse et semer la panique dans Alger. L’arme du crime ? Un bistouri. Le mode opératoire? La plus grande barbarie. La scène de crime? Une somptueuse villa, d’abord, sise au 10 rue Hamid Soubian dans le quartier d’Hydra, une demeure « qui pue le fric et l’ostentation jusque dans les recoins du salon », mais une odeur pestilentielle de charogne et une vision d’horreur. La signature ? Une dédicace à sa femme et une curieuse étoile noire, velue.
Lui qui voulait de l’action et une enquête stimulante, le voilà servi!!!! « Il y a des jours comme ça où l’on a l’impression de recevoir toute la noirceur de la Fatalité sur les épaules. »
L’intrigue est assez bien ficelée, même si Yasmina Khadra a fait beaucoup depuis. Le plaisir de la lecture réside pour beaucoup dans cette écriture satirique, nourrie d’images surprenantes et virulentes. Khadra manie avec brio un humour acide que j’adore; il a aussi l’art de détourner les mots, à l’image de cette épée de Da Mokhless ou encore du paletot tatien de Llob. Quant au commissaire, sa bougonnerie le rend finalement très attachant.

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