« Art », Yasmina Reza, 1994


ART

La pièce qui permit à Yasmina Reza d’accéder à la notoriété

Marc, Serge et Yvan sont amis. C’est du moins ce qu’ils croyaient jusqu’à ce qu’un tableau, « une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt », un monochrome blanc, les divise.
« Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux ».
Si Marc et Serge appartiennent à la upper class, puisque le premier est ingénieur, le second dermatologue, si leurs appartements se ressemblent tant qu’on pourrait les confondre, leurs goûts esthétiques divergent.
Ce tableau d’Antrios, Serge l’a longuement convoité et chèrement payé: « 200 000 francs, c’est le prix! » Une telle acquisition dépasse l’entendement de Marc qui « fait partie de ces intellectuels nouveaux », fiers de se poser « en ennemis de la modernité ». Pour lui, cette toile n’est qu’une merde. L’adage veut que les goûts et les couleurs ne se discutent pas…sauf au théâtre, espace conflictuel par essence.
« Serge, un peu d’humour! Ris! …Ris, vieux, c’est prodigieux que tu aies acheté ce tableau! »
Serge hait ce rire qu’il interprète comme une marque de mépris, de prétention et de perfidie. Mais ce rire est aussi le signe d’une angoisse profonde chez Marc, qui décide alors d’en référer à Yvan, sorte d’honnête homme moderne, « un garçon tolérant » qui endosse aussi le rôle du looser dans ce trio infernal. Marc se méfie de la tolérance qui lui apparaît comme le pire défaut en matière de relations humaines, il compte cependant sur cet arbitrage, même si la croute qui orne les murs d’Yvan ne le désigne pas comme l’expert le mieux indiqué.
« Le blanc est plus ou moins blanc. »
Yasmina Reza interroge donc la nature et le statut de l’œuvre d’art, trop souvent réduite à un bien marchand. Chacun des protagonistes se voit associé à une toile. Yvan s’est offert une croûte, Serge un tableau figuratif représentant un paysage vu d’une fenêtre et Marc un Antrios. A travers leurs choix, se pose la question de la valeur d’une œuvre, de la subjectivité des jugements esthétiques et de la tyrannie du bon goût.
Yvan  » Ce n’est pas un tableau fait par hasard, c’est une œuvre qui s’inscrit à l’intérieur d’un parcours ».
Tout est relatif donc, et nos trois compères le découvrent brutalement à leurs dépens puisque la querelle gagne tous les sujets: Sénèque, la cuisine lyonnaise, les femmes et les séances de psychanalyse.
Au fil de leurs conversations parfois stériles la dramaturge nous entretient des capacités du langage et de sa vanité. Tout est question de mots, souvent inaptes à la communication vraie.
Cette comédie amère, qui s’intéresse aussi à la relativité de l’amitié, s’impose comme une réécriture moderne et délicieuse du « Misanthrope ». Derrière le jugement de Marc sur l’Antrios on se souvient d’Alceste et du fameux sonnet. Il refuse l’hypocrisie, la couardise et la compromission, et met « un point d’honneur à s’exclure du cercle des humains » tandis qu’Yvan incarne un piètre Philinte. Le rythme est trépidant, le comique acide à souhait…

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