« Zou! », Anne-Véronique Herter, Michalon, 2014


« Zou », Anne-Véronique Herter, Michalon, 2014

Zou

Un joli coup de coeur!

Il est des arrachements dans la vie, des déchirures, plus douloureuses que d’autres, des coupures avec le passé difficiles à négocier. On les subit, parce qu’on n’a pas le choix, parce que c’est la vie. Les uns partent, pour toujours et il faut vider les lieux, quitter la maison d’enfance et claquer la porte sur les souvenirs. C’est là qu’en est Chance à l’ouverture du roman, comme immobile sur le seuil de cette demeure bâtie par son arrière grand-père sur la côte bretonne, se demandant ce qu’elle sera désormais, puisque la page est tournée, vide. Elle a l’impression que son existence se délite avec cette vente et pourtant c’est une renaissance qui s’offre à elle, une occasion de « se déraciner dans (son) pays ».

L’écriture s’impose alors comme un possible, malgré les angoisses fort originales de cette page encore blanche qui s’offre à sa plume, ou les jérémiades amusées de son ordinateur. Anne-Véronique Herter alterne en effet les points de vue pour retracer ce duel qui oppose Chance à son désir d’écrire, à ses doutes. Cette polyphonie originale s’impose comme le trait distinctif de ce récit où la demeure nous conte des pans de vie des différentes générations qui l’ont traversée. Le mur d’enceinte est bavard à son tour tandis que Frédéric, le frère disparu, celui qu’elle n’a pas connu, l’exhorte à devenir.

Zou, c’est aussi un roman familial où se mêlent les souvenirs véritables et les mythes, les anecdotes tellement ressassées, amplifiées, qu’elles alimentent les légendes du clan et cristallisent les passions et les non-dits. A travers les mots et les lignes qui s’étalent parfois douloureusement, Chance va à la rencontre des siens, comme pour mieux s’en détacher, les aimer à leur juste valeur sans s’oublier encore. L’arrière grand-père, peintre, qui incarne la légende du père américain, mais qui s’impose aussi comme le fondateur. C’est lui qui enracine ses proches dans cette demeure qui va abriter et concentrer peu à peu toutes les passions familiales « l’opulence et la déraison », la folie de la grand-mère sorcière, qui a si bien détruit l’enfance et la mère de Chance; celle du grand-père, cet inventeur fou; celle de son père qui noie ses fantasmes et ses fantômes dans l’alcool. Elle se souvient d’une famille aimante oui, mais aussi d’un amour envahissant, castrateur, cauchemardesque parfois, un amour traversé de disputes, de colères et de tempêtes.

« (Sa) famille: le nœud gordien, à la fois l’oxygène et le poids qui (l)’étouffe. Le problème. »

Le temps de l’émancipation est donc venu. C’est le sens de ce titre, onomatopée du sud pleine d’optimisme qui invite à se mouvoir, à se mettre en action, à partir à la conquête de son monde mais surtout de soi. Il s’agit de trouver sa place, de s’autoriser à devenir soi, de savoir qui l’on n’est pas, de prendre la parole et d’en être fière, forte de ce que l’on aura décidé de conserver du passé et de ce que l’on aura occulté.

« Alors voilà, j’ai redessiné le tableau de famille, j’ai renoncé au mariage, j’abandonne maintenant mes excuses culturelles ou éducatives, et je reprends tout à zéro. Je vais me laisser devenir moi. »

J’aime le parcours de cette femme bancale qui cherche à se redresser, qui aspire à devenir une femme Debout, qui assume ses échecs mais surtout ses réussites, qui refuse les culpabilités inutiles, et qui comprend que l’Ecriture, c’est la vie.

« Je ne veux rien perdre de tout cela. Comme une langue maternelle. Ils ont chacun façonné mon identité. Je parle la même langue qu’eux, mais je peux faire mes propres phrases. A moi d’utiliser ce que je sais pour les créer. »

Ce roman m’a beaucoup parlé, notamment le chapitre 12 de la seconde partie. Chacun peut s’y retrouver un peu, je pense. J’en ai aimé le rythme, les mots à la fois simples, sensibles et si puissants, les surprises au détour d’une phrase qui vous font oublier toutes les petites imperfections d’un premier roman. Les doutes de la narratrice (et sans doute ceux d’Anne-Véronique…) m’ont beaucoup touchée, parce qu’ils m’ont rappelé les miens, certes, mais surtout parce qu’ils sont d’une grande sincérité et d’une incroyable générosité. Mon exemplaire va tourner, j’en offrirai d’autres, à mes amies, à mes filles, à ma mère peut-être aussi…

Petit message personnel !!!!

Anne-Véronique, je sais que tu passeras par ici et je sais combien les doutes t’assaillent encore lors de l’écriture du second, alors je tiens à te dire qu’ils en valent le coup et que j’attends avec impatience le prochain roman. Ne les laisse donc pas t’envahir trop longuement! J’espère que cette première lecture me donnera la force d’enfin braver les miens!

Un commentaire

  1. Et oui. Tu as raison. Je suis là. J’espérais ton article sur Zou! et je ne suis pas déçue, tu en parles si bien. Merci pour tes mots, Sabine. Savoir que son livre bouscule, dans le bon sens de l’émotion, c’est tellement puissant.
    Merci pour tes conseils aussi. L’écriture du deuxième se termine. Je suis en train de passer certains démons. Mais je sais aussi que d’autres bientôt arriveront. Ainsi va la vie. Ce qu’il faut, ce n’est pas forcément cesser d’en avoir, mais surtout les remettre à leur place et ne pas leur donner trop d’importance. Ce que j’essaye de faire tous les jours… Merci à toi.

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