Atelier de Leil (23) : Le bout du bout du monde


Comme nombre de lundis, celui-ci sera consacré à l’atelier d’écriture de Leil, du blog Bricabook. Le principe de cet atelier est simple: Leil soumet chaque semaine à notre sagacité une nouvelle photo. Un clic et quelques lignes plus tard parfois, nous partageons nos textes, sans aucune contrainte. Cette semaine, la photo est signée de Leiloona elle même. Leil23 Le bout du bout du monde

Enfin! Enfin je l’ai trouvé le bout du bout du monde où respirer en paix. L’endroit où les ocres se confondent avec l’immensité de l’océan dans un silence quasi absolu, inhumain. Mêmes les mouettes ont des allures de carmélites. Né avec le syndrome de la bougeotte, j’espère depuis plus de cinquante trois ans, soixante six jours, quatorze heures et 25 minutes le lieu où je sentirai chaque particule de mon être partir à la rencontre des autres et des éléments dans un élan mystique qui me permettrait d’approcher la Divinité. Le lieu où je me sentirai commencer à vivre parce que je cesserai de penser, de gesticuler, d’agir, pour n’être plus qu’un contemplatif entre ciel et terre.

Lorsque ma mère accoucha accidentellement sur un bateau quelque part entre Ouessant et la côte une nuit de tempête, elle ignorait sans doute à quel point cette venue au monde conditionnerait mon existence. J’ai su manier la rame avant de savoir marcher! Je ne tenais pas en place. A l’école je dessinais des bateaux, des trains ou des avions. A la récré je partais à la conquête de continents imaginaires; avec les copains nous combattions les indiens et défrichions les territoires les plus sauvages. Seul le cours de géo m’intéressait. Le soir dans mes livres je m’imaginais Robinson ou je marchais sur les traces de Marco Polo. Je rêvais d’aventures, de somptueuses métisses et de poussées d’adrénaline. Adolescent je mis mes rêves à exécution: je faisais le mur pour retrouver les copines au bar de coin. C’était l’heureux temps du solex. Mes horizons étaient restreints sur ces terres bretonnes, mais cela ne m’empêchait pas de me croire en pleine cavalcade dans les steppes hongroises. Fier comme Christophe Colomb je me prenais pour un grand conquérant! Mais à force de tourner en rond entre les champs d’artichauts, les crêperies et les bals villageois, on finit par étouffer et s’ankyloser. J’avais des fourmis dans les pataugas.

Ce fut l’appel du large. Des airs aussi. Une furieuse envie d’aller au bout du monde. J’ai lâché les bretonnes pour les dames créoles, les champs de patates pour les rizières. J’ai fait cinq fois le tour du globe, d’abord en quête de sensations fortes et d’identité, à moins que ce ne fût pour m’oublier. Coupeur de canne à Cuba, contrebandier en Thaïlande, danseur de tango à Buenos Aires, mercenaire au Katanga, ou laveur de carreaux à New York mon sac me paraissait toujours aussi lourd et l’humain toujours aussi con. J’avais vécu dix vies, toutes aussi vaines, dénuées d’un sens véritable. Je n’étais qu’un tronc vide de toute essence précieuse et mes sens s’étaient épuisés dans les plaisirs faciles et les exploits débiles. La planète s’offrait à mon regard, mais je ne voyais plus. Pour oublier les hommes et conjurer le sort, je me suis reconverti dans la photographie. Je parcourais les terres et les océans à la recherche du graal… l’endroit qui me conquerrait, qui m’habiterait et non plus l’inverse…le point infime au milieu de nulle part dont je ne reviendrais pas.

24 commentaires

  1. La plénitude : nous devrions courir après au lieu de courir après le temps, le travail et l’argent !
    Très beau texte qui donne envie de se retrouver, de méditer et contempler.

    J'aime

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