« Et ils oublieront la colère », Elsa Marpeau, série noire Gallimard, décembre 2014


« Et ils oublieront la colère », Elsa Marpeau, série noire Gallimard, décembre 2014

marpeau-2015

Un billet rapide sur un roman que j’ai dévoré même s’il présente quelques petites imperfections.

La narration s’organise en 3 parties suivies d’un épilogue. Elle s’ouvre sur un jour de liesse en août 1944. Pour les uns c’est l’espoir d’une libération prochaine, mais pour Marianne, c’est une longue course sur une route de campagne qui n’en finit pas, la peur au ventre. Poursuivie par une meute humaine, elle tente d’échapper à la vindicte populaire qui veut régler son compte à « la putain », la « poule à Boches ». « Ils rugissent et elle fuit », « elle ne leur donnera rien. Ni sa fierté, ni sa toison. » Ses cheveux, « elle les a toujours portés comme un étendard ». Elle court à cause d’Hanz, peut-être, et sa volonté la porte jusque chez elle, la ferme des Marceau.

71 ans plus tard, presque jour pour jour, Garance Calderon, capitaine de gendarmerie, arpente la même route au volant d’un 4 x 4. Elle rejoint Isabelle Marceau qui vient de découvrir le cadavre de son nouveau voisin, Mehdi Azem, un agrégé d’histoire-géo à peine trentenaire. Ce dernier venait juste d’emménager dans la maison achetée au vieux Paul Marceau. Tandis que l’équipe technique s’occupe de la scène de ce qui semble bien un crime, Garance savoure le paysage estival et la découverte du cadavre n’est pas sans rappeler un certain dormeur rimbaldien.

Elsa Marpeau mêle alors les deux époques à l’image des strates temporelles perceptibles dans la maison de Medhi, cet homme qui aspirait à écrire un ouvrage intitulé « Le retour de la colère » et qui semblait s’intéresser de près à ces femmes tondues qui parsèment l’histoire de l’humanité.

C’est un roman sur le passé, celui de la libération et de ses dommages collatéraux, celui des Marceau, mais aussi celui de Garance. Sa quête de la vérité la conduit à fouiller les secrets de cette famille paysanne si particulière, mais elle la confronte aussi à ses propres démons et souffrances, ce qui n’est pas sans la rendre attachante. Mais c’est aussi un roman sur la dialectique du bourreau et de la victime, une variation intelligente et sensible sur le motif du bouc émissaire.

« Son aversion ne tient pas tant à des souvenirs personnels qu’à la mémoire collective d’heures douloureuses passées derrière un pupitre, un bureau, dans une cour de récréation. A la mémoire collective de tous les boucs émissaires qui permettent aux autres de se croire plus forts. Car même si on n’est pas la gosse laide, le petit malingre qu’on coince au fond de la cour, ou la fille de la pute, il y a en nous une connaissance intime de la douleur qu’on a infligée ou laissé infliger. Car même le bourreau devient toujours en partie celui qu’il martyrise. »

A propos de la tonte des femmes à la libération:

« Ca créait de l’animation, ressoudait la nation et ne prenait pas de place dans les fosses communes. »

Dans ces paysages de campagne, où la bestialité et l’instinct du chasseur l’emportent, Elsa Marpeau s’intéresse à la barbarie à visage humain dans un roman noir qui emprunte à l’histoire. Son écriture incisive et dynamique, qui n’évite pas quelques menus clichés, sert une intrigue bien ficelée même s’il m’a semblé repérer deux petites incohérences. Ces dernières ne nuisent pas au suspens et se trouvent agréablement contrebalancées par des références littéraires parfois jubilatoires comme Méduse, les amours dénaturés de Zeus, Etéocle et Polynice, Rimbaud, La Fontaine… Les intertextes sont nombreux!

« Elles avaient bien chanté pendant l’Occupation, les salopes, qu’elles dansent, maintenant! »

Un avant-goût:

« Il y a aussi le désir de rendre aux gens leur histoire, comme un flic un jour lui a rendu la sienne en repêchant sa mère de l’eau. Quand elle voit une victime pour la première fois, il s’agit d’un petit tas de chair décomposée. Tant qu’on ne sait pas ce qui s’est passé, elle reste de la bouffe pour les mouches et les asticots. Garance devient ainsi son dernier biographe. »

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