discussion « Meursault, contre-enquête », Kamel Daoud, Actes Sud, 2014


« Meursault, contre-enquête », Kamel Daoud, Actes Sud, 2014

daoud
Le ton est donné dès l’incipit :

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante » « C’est une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé. Les gens en parlent encore, mais n’évoquent qu’un seul mort – sans honte vois-tu, alors qu’il y en avait deux, de morts » « Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime ».

Kamel Daoud inscrit ainsi son récit dans les traces de Camus. Il prête sa voix au frère de l’Arabe assassiné par Meursault, animé d’un sentiment de colère.Haroun, qui a vieilli dans l’ombre de l’absent, raconte peu à peu son histoire à un interlocuteur non nommé dans un bar d’Oran. Il voudrait que ce dernier l’écrive, comme une réparation.
« Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter ».

Il a pourtant appris le français dans cette intention : revisiter l’histoire et en proposer sa version, fruit d’une contre-enquête.
« Ce n’est pas une histoire normale. C’est une histoire prise par la fin et qui remonte vers son début. »

S’il conteste le sort fait à son frère, qu’il nomme Moussa, l’anonymat qu’on lui a infligé, il rend aussi un vibrant hommage à Camus sans jamais mentionner son nom.

« Il semble utiliser l’art du poème pour parler d’un coup de feu. »

« un homme qui sait écrire tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour là […] puis se met à expliquer que c’est la faute d’un Dieu qui n’existe pas et à cause de ce qu’il vient de comprendre sous le soleil et parce que le sel de la mer l’oblige à fermer les yeux. »

« L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons. »

« Je reconnais à ton héros le talent d’inventer une tragédie à partir d’un bout de journal et de raviver l’esprit fou d’un empereur à partir d’un incendie. »

En quête de justice et d’équilibre il évoque, sur fond de colonisation et décolonisation, ce « crime philosophique » et ses dommages collatéraux : son enfance brisée, sa mère si obsédée par cette perte de l’aîné qu’elle en oublie le cadet, leurs errances. Il brasse ses souvenirs, échafaude des hypothèses, tente de trouver du sens.
« J’avais besoin d’une histoire pour lui donner un linceul ».
« M’ma m’a transmis ses peurs et Moussa son cadavre. Que veux-tu qu’un adolescent fasse, ainsi piégé entre la mère et la mort ? »
Il revient également sur sa rencontre avec le roman permise grâce à Meriem, sur son désir de lire et d’écrire, et son refus de la religion.

« La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. »

Comme on peut le pressentir assez vite, son destin s’inscrit dans les pas de Meursault et le récit s’impose comme une réécriture du roman camusien.
L’écriture incisive de Daoud et son exploitation du texte de Camus font de ce premier roman un texte assez passionnant.

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