« Josephin le fou », Ananda Devi, Gallimard, 2003


« La vie de Joséphin le fou », Ananda Devi, Continents Noirs, Gallimard, 2003
josephinlefou

Si ce roman d’Ananda Devi est publié dans cette collection en raison de son enracinement mauricien, Case Noyale, « le village solitaire au bout du monde » bordé par l’Océan Indien, il se distingue également par une noirceur presque effrayante, mais ô combien poétique. Ames sensibles, s’abstenir!

On entre dans ce récit sur la pointe des pieds, silencieux, tout comme le personnage qui craint de réveiller celles qui dorment, « les petites filles rieuses de Case Noyale », Solange et ses quinze ans, et Marlène, sa soeur.Toutefois ce sommeil est immédiatement inquiétant, torturé à l’image du narrateur, Joséphin, « Zozéfin-fouka comme disent les gamins des environs. », « le pécheur nu », l’homme « ena zangui ».
Joséphin est celui qui se terre, ou plutôt que se « « merre », qui observe en ricanant depuis sa cache, c’est celui qui fait peur, qui dérange, « qui détruit par une innocence meurtrière » celles qu‘il espère justement sauver de la lourdeur de la terre pour les transformer « en princesses de corail ». Celles à qui il voudrait offrir « l’éternité bleue ».

« je veux tuer le noir de la vie qui vous surplombe mes petites fées ».

L’écriture déstructurée épouse avec force sa folie, l’incohérence de sa logique à lui et les méandres de ses douleurs.

« j’étais juste un adolescent, je savais rien, j’avais mal d’être si seul, mais je sais me cacher, les chiens peuvent pas me trouver parce que j’ai pas l’odeur des hommes […] je sens la mer et le large… »

« Boire les rêves de Solange écouter sa nuit être la lune de ses envies, elle redevenue. »

On pressent l’irréparable, l’horreur…que le désamour d’une mère qui se rêve en « Marylin Moro » et les blessures d’une enfance horriblement brisée auront du mal à excuser.
Joséphin a depuis longtemps rejoint « les désemparés de la terre », parce que sa mère qui « tombait en lambeaux dans sa tête », n’a jamais su l’accepter.

« quand parfois elle se rappelait que j’étais son fils même si je jouais avec des lombrics et parlais pas et étais gaga et savais rien faire et comprenais rien sauf les bruits des tontons que je comprenais de mieux en mieux, quand elle se rappelait cela elle venait inspecter mon corps et ma tête, toucher mon oreille qu’elle avait mordue un jour qu’un tonton l’avait quittée, retrouver un cercle de brûlure bleue qui marquait le jour où il était revenu, et comme ça elle explorait sa douleur sur mon corps, j’étais son livre d’histoires, elle se rappelait sa propre existence inutile dans mes plaies, celles qui suppuraient étaient les pus vieilles, celles où le sang était rouge étaient les plus neuves, chaque plaie lui racontait ses déboires, elle pleurer dedans sans pleurer pour moi… »

Pour compenser cette absence et cette brisure de l’enfance il a « pris l’habitude d’aller dans la mer chaque fois que le monde d’en haut criait trop fort. ». Il vit en symbiose avec elle, connait tous ses mouvements, les anguilles, les cavernes sèches qu’elle dissimule à la vue.

« Trop longtemps, j’ai vécu loin des hommes. Je sais plus comment faire. »

Joséphin tient du monstre évidemment, une thématique chère à Ananda Devi, mais il confine aussi au mythe comme nombre de ses personnages. L’écriture s’impose comme une poésie de la folie qui nous embarque comme une lame de fond, à nos risques et périls, ou qui nous laisse sur le rivage, le sable sec et rassurant. Chaque ouvrage d’Ananda nous confronte décidément aux frontières de l’humanité.

« C’est ça, hein, Solange? Et mes mains aussi elles sont vilaines, qui voulaient décortiquer un crabe pour toi toute seule et te le faire manger bouchée par bouchée comme une mère oiseau son petit, mes mains aussi, et tu sais pas combien de fois elles ont eu mal, ces mains, et combien de fois elles se sont battues pour la vie et combien elles ont parcouru de kilomètres et creusé de trous dans le sable et dépecé de pierres et gravé de mots inutiles dans le silence, des mots d’amour qui serviront à rien à personne, ces mains tu sais pas ce qu’elles ont connu, ce qu’elles ont vécu, ça te fait rien, aucune importance, mais je vous ai maintenant, mes fillettes, mes bonbons, mes sucres d’orge, je vais longtemps vous regarder vivre et vous goûter des yeux parce que moi aussi, j’ai envie de bonheur. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s