discussion « Quartiers de Pamplemousses », Alain Gordon-Gentil, Julliard, 1999


« Quartiers de Pamplemousses » d’Alain Gordon-Gentil, Julliard, 1999

« Les quelques chroniques qui suivent se passent dans un petit village au centre de ce pays magique et vrai ». Et comme l’Ile Maurice, « tout Mauricien vous le dira » , est au centre du monde, ce livre s’impose comme le centre du centre du monde!

Vous l’aurez compris, cet ouvrage, incroyablement frais, rassemble avec humour et amour,certains souvenirs d’enfance de son auteur. Le récit est à la hauteur de cette « immense joie de vivre métisse » qui ajoute la dernière touche de couleur à ce territoire bigarré.
Nous sommes à la veille de 68 et de l’accession à l’indépendance, et l’île entonne encore l’hymne britannique à chaque fête officielle. Le gouverneur général de l’île, sir Hilary Blood, administre alors ce territoire contrasté sur lequel cohabitent en assez bonne intelligence des Indiens, des Chinois, des Musulmans, des Créoles et des Franco-Mauriciens.

« cette île bouillante où toutes les races pratiquent l’essentiel: vivre dignement entre hommes de toutes les couleurs, de toutes les cultures, de toutes les religions. »

Le narrateur appartient à l’une de ces vastes familles qui tiennent de la tribu:une famille créole, dont le lointain aïeul est arrivé jadis de Bretagne, un clan qui tente d’autant plus de cultiver ses « traditions européennes » que le spectre de l’indianisation plane sur cette société insulaire. Son existence oscille entre la propriété de Mon Repos, sur le territoire de Pamplemousses, et leur campement de la Joliette, « sis à Baie du Tombeau ». Ce dernier rime avec vacances et transhumance.
La mère est une sorte de « comptable en chef »; elle incarne bien souvent la voix de la raison, du moins de la sagesse. Ainsi s’inquiète-t-elle régulièrement des « extravagances » de son époux, prêt à braver les tempêtes électorales pour le parti de la colonie alors que l’indépendance frémit ou à initier sa famille aux joies de la voile, la barre dans une main et un manuel de navigation dans l’autre.
Le père, qui a effectué ses études d’ingénieur en Europe, et qui a conservé de cet heureux temps un goût prononcé pour le système D, la débrouillardise, la modernité et la technologie, est finalement planteur de canne. Mais on cultive aussi les concombres, les melons et autres fruits de la passion, que l’on nomme aussi grenadines.

« Il avait fabriqué à chacun des enfants, à partir de morceaux de liège et de mousse de polyester, un gilet de sauvetage qu’il avait solidement attaché autour de nos reins avec du nylon de pêche ».

Quant aux enfants, « ils sont élevés dans l’allégresse et dans la légèreté du bonheur. », une insouciance qui n’a pas de prix.

Alain Gordon-Gentil, rapporte avec finesse et tendresse la vie quotidienne d’une Maurice confrontée à un certain dénuement et pourtant si riche! Il se souvient du cinéma, de ce spectacle dans le spectacle qui ne manquait pas de sel. Comme aux Antilles il y a encore 30 ans, on y déguste des épis de mais, mais surtout on y vit le film… Mais l’enfance c’est aussi le temps de l’école de la colonie, des petites bêtises et surtout des premiers émois, des dessous da Natacha, offerts au soleil.
« Pourquoi n’étais-je pas né corde à linge , moi qui ai toujours rêvé d’un amour étendu? »

La magie de l’enfance et sa poésie sont au rendez-vous comme ces « grands flamboyants », arbres ô combien majestueux qui se transforment en « tentes blagueurs », véritables espaces à palabres….ou ces boutiquiers chinois, « hommes pont » qui manipulent les différentes langues en présence sur l’île.

Chaque chapitre est aussi l’occasion de portraits truculents: Granny la grand-mère de Beau Bassin qui veille à ce la famille conserve son rang: « quand on est pauvres, on peut, au moins, avoir des manières de riches » « vous êtes dans une famille qui a du carat »; Gros Lipié, le coiffeur, le figaro originel de Pamplemousses qui mène une lutte épique contre Dawood, son concurrent du rasoir et son opposant politique; Ah Ko, le boutiquier, « cet habitué de Cana », qui ne recule devant aucun petit profit; Tonton André, le chantre d’une « tradition intestino-vocale » étonnante qui entretient « une relation platonique avec le travail »; le Grand-Oncle Gabriel détenteur du secret de la levure Gentil et du maltogène; la Tante Athalie et ses histoires effrayantes, le bain annuel anti-gale et les bananes diaboliques.

Alain Gordon-Gentil prête aussi une seconde vie à ces objets surannés, comme le gramophone (« L’opéra et l’opérette faisaient partie de la bonne éducation »), le projecteur 35 mm Pathé qui fonctionne au pétrole, les matelas épais de bourre de coco, « la Grammaire Claude Augé, véritable grimoire initiatique pour l’entrée dans l’univers des gens bien », « la Wolseley modèle 15/50 , couleur coque d’oeuf », la DELCO …Il restitue la vie foisonnante de lieux aujourd’hui perdus ou désertés , à l’instar du théâtre de Port-Louis, « un petit théâtre de style italien, le plus vieux de l’hémisphère sud, inspiré de la Scala de Milan », ou des cinémas, le Rex ou le Majestic.

Sous couvert d’un humour parfois désopilant, il retrace aussi les prémices de la révolution qui guette l’île, son droit à disposer d’elle-même et de prétendre au titre de Nation.

« les hindous étant pour l’indépendance de l’île, les musulmans et les créoles voulant, en majorité, demeurer colonie anglaise, se faire couper les cheveux était devenu un acte politique. »

« quelques mois plus tard, nos deux coiffeurs eurent à se serrer les coudes face à un ennemi commun: les Beatles.

Mais lire ces chroniques, c’est aussi savourer le plaisir de goûter une langue inventive, à l’instar de tous les créoles, une langue qui poétise le monde à sa façon, métamorphosant par exemple les motocyclettes, en « patpatoa ».

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