« Le liseur du 6h27 », Jean-Paul Didierlaurent, Edit° Au diable Vauvert, 2014


« Le liseur du 6h27 » , Jean-Paul Didierlaurent, Edit° Au Diable Vauvert, 2014 leliseur

Une lecture jubilatoire!

Le récit s’ouvre sur le portrait d’un jeune homme presque insipide mais plein de surprises.
« Guylain Vignolles, lui, était entré dans la vie avec pour tout fardeau la contrepèterie malheureuse qu’offrait le mariage de son patronyme avec son prénom: Vilain Guignol, un mauvais jeu de mots qui avait retenti à ses oreilles dès ses premiers pas dans l’existence. »
A 36 ans, il s’efforce d’être transparent, sauf lorsqu’il fait la lecture aux passagers du RER du 6h27, tous les matins. « A la limite de la courbe » dans bien des domaines, sans le savoir, ce personnage cherche un autre sens à son existence, une dimension qui pourrait prendre la forme d’une quête. Lui qui sait bien qu’il existe une «énorme différence entre vivre seul et vivre avec un poisson rouge », ne mesure pas encore combien ces lectures à voix haute, mode de communication insolite s’il en est dans notre société, vont lui ouvrir le chemin des Glycines et le mettre sur la voie d’un autre possible.

Chaque matin, il se rend donc à l’usine. Il salue d’abord Yvon,le gardien , amoureux du théâtre classique et fervent défenseur de l’alexandrin qu’il manie à longueur de temps, même lorsqu’il rédige des fiches pratiques à destination des usagers indélicats.

« L’averse se précipite, soudaine et mystérieuse,
Cognant sur ma guérite en une grêle nerveuse. »

« Il est midi passé,voyez la grande horloge.
Déjà sur la demie, la grande aiguille se loge!
Quittez cette arrogance, rengainez ce dédain,
Il reste une petite chance que je vous ouvre enfin »

« Nombreux sont les livreurs qui affrontent mon courroux.
Arrivez donc à l’heure et vous me verrez doux…. »

« Tâchez à l’avenir de respecter l’horaire,
Ne laissez pas tarir ma patience légendaire. »

Derrière les murs d’enceinte, trône le monstre, la Zerstor 500, du verbe germanique zerstoren qui signifie détruire. « Une monstruosité de près de onze tonnes » dotée de 500 marteaux qui opèrent comme autant de poings d’homme et de 600 couteaux en acier inoxydable. Le hangar qui l’abrite est une vraie scène de crime « répété à l’infini ». ici « ça génocide » comme dirait Yvon. Félix Kowalski, le chef qui aboie plus qu’il ne parle, veille à ce qu’il ne reste aucun indice.
Outre les cris infernaux du monstre et la « logorrhée mauvaise » de Kowalski, Guylain doit aussi souffrir la compagnie de Lucien Brunner, son jeune collègue, « un abruti irrécupérable et dangereux », « un cobra prêt à morte ». qui collectionne les poncifs et autres idées reçues. Contrairement à Guylain qui mystifie sa fonction auprès de sa mère, Lucien affectionne son boulot de bourreau. Guylain déteste travailler au pilon, sa seule satisfaction ce sont les quelques feuilles, miraculeusement rescapées, qu’il parvient à extraire des rouages de la machine le soir… ces « peaux vives », qu’il lira le lendemain matin.

Guylain, a honte de participer à cette destruction massive. Comme le lui serine le vieux Giuseppe Carminetti, qui se distinguait comme chef opérateur avant le drame, « l’accident regrettable »,
« on est à l’édition ce que le trou du cul est à la digestion, rien d’autre! ».

Le reste du temps, Guylain partage la solitude de son studio avec Rouget de Lisle, son poisson rouge. Il lui arrive aussi de rendre visite à Giuseppe, de le seconder dans une quête étrange, aussi cynique que drôle.

Avec ce roman, Jean-Paul Didierlaurent nous offre certes un « feel good book », mais surtout une écriture particulièrement jubilatoire. L’intrigue, bien pensée, est en effet renchérie par un sens inné des images et par d’excellentes trouvailles à l’image de ces tantologismes de Julie, hérités d’une vieille dame-pipi.
Tantologisme n°3« Dans les toilettes, le pouvoir appartient toujours à celui qui détient le papier ».

J’ai beaucoup aimé aussi cet art maîtrisé de la mise en abîme et cette approche de l’écriture et de la lecture comme un liant entre les êtres.

4 commentaires

  1. Jubilatoire, c’est exactement ça ! Je suis ravie que ce roman t’ait plu autant qu’à moins… Un bon moment de lecture, ça fait du bien !
    Bises de Capp

    J'aime

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