Atelier de Leil (14) : La tête à l’env’Hair


Le lundi est consacré à l’atelier de Leil, du blog Bricabook. Le principe est simple: écrire le texte de son choix à partir de la photo de la semaine.
Aujourd’hui, c’est Marion Pluss qui est à l’honneur.

leil14

La tête à l’Env’Hair

J’avais choisi ce salon par simple goût du paradoxe. L’enseigne « La tête à l’env’Hair » me semblait refléter un certain modernisme qui contrastait totalement avec la devanture de l’échoppe. Et le paradoxe, cela me connaissait, hélas!
Assise sur le banc de l’abribus d’en face, j’attendais. Un panneau précisait les horaires. Le salon ouvrirait ses portes à 9h. Je devrais patienter sans faillir 5 bonnes heures…300 longues minutes…18000 secondes…La nuit plombée et froide n’en finissait pas. J’aurais pu bouger, chercher un lieu plus hospitalier, plus chaud. Prendre une chambre d’hôtel et dormir un peu. J’aurais surtout pu y déposer ma valise. A la pensée de ce bagage je réprime un fou rire, nerveux sans doute. Combien mesure-t-il? Disons approximativement 50 cm de large par 60 de long pour une épaisseur de 40….Mais comment calcule-t-on les volumes déjà? Il a raison, je ne suis vraiment bonne à rien…Essaie de te souvenir… côté par côté par côté…Ce doit être cela, oui. 120 000 cm3 ? Voilà, je contemple ma vie réduite à 120000 cm3. Quelques chiffons, mes livres préférés, quelques photos, une statuette de Ganesh offerte par ma grand-mère maternelle,Des rubans aussi, conservés depuis l’enfance insouciante. C’est incroyablement léger finalement, même si la légèreté a le goût de l’amertume. J’ai tout rassemblé à la hâte, le temps était compté. Le plus lourd, c’est ce qui ne se voit pas, ce qui ne se mesure pas, l’impalpable douleur de ces années de soumission, de violence. Le poids des regrets et des incompréhensions. Les pluies de coups parce qu’il ne pouvait jamais s’empêcher de couper les cheveux en quatre…
Histoire de ne plus y penser, je laisse les néons très kitsch de la vitrine m’hypnotiser. Leur clignotement intempestif m’embarque ailleurs. J’accompagne le mouvement de ce voyage hors de moi, d’ un balancement de  tête. Ma lourde natte suit difficilement et tire. Mais j’ai trop peur encore pour lâcher ma chevelure. Déliée, elle me recouvre les  mollets…Il m’arrive de m’y dissimuler. De me fondre derrière ce rideau, véritable écran contre l’éclat noir de son regard de prédateur. Regarde les néons Lisa, reprends le cours de ton voyage. Vois comme les modèles qui posent dans la vitrine respirent la liberté. Le bonheur d’être femmes. Dis-toi que tout à l’heure, toi aussi peut-être… Dénoue tes cheveux s’il te font mal au crâne.
Epais et noirs ils font l’admiration de tous. Mes tantes me diraient que c’est un sacrilège de les couper. Un tel symbole de féminité et de sensualité! L’unique héritage de ma mère indienne, avec les rubans…Si la nuit dure trop, mes dernières hésitations auront peut-être raison de moi. Sois ferme Lisa, rappelle-toi! Regarde les néons!
Pour accélérer le temps, je déambule sous les arcades. Une légère brise soulève quelques mèches. L’une d’elle reste accrochée à un panneau. L’espace d’une seconde j’ai l’impression d’un piège, d’une souricière.Je vois défiler des images du film, le mien. Je me souviens que ma vie a tenu parfois à un fil. Il s’en est fallu d’un cheveu que je ne finisse défenestrée.
Le café adjacent vient d’ouvrir. Je m’oublie autour d’un expresso. Je fume même une cigarette. Je hume ma libération prochaine. A travers les volutes, j’imagine les raisons qui ont poussé les femmes à ouvrir la porte de ce salon. Certaines sans doute voulaient plaire à leurs maris. D’autres avaient des obligations, des bals à l’ambassade, des rencontres parents-profs, des mariages. Il y a aussi les petites dames âgées qui viennent pour leur mise en plis hebdomadaire et qui racontent leur vie. La première dent du petit fils, la dernière de cette belle-fille décidément mal aimable, les déboires du fils… la coiffeuse est contente quand elles passent sous le casque et qu’elle peut leur refiler Point de vue et autres potins de stars. Il y’a aussi celles qui veulent changer de tête. On peut distinguer deux catégories chez celles-ci. Les conquérantes, les battantes qui décident qu’une coupe, un méchage, vont décupler leur assurance. Le changement exigé est à la mesure de leur ego. Leur chevelure est une arme. Du côté des déprimées, des accidentées de la vie, c’est une autre histoire. Elles espèrent ainsi briser le sortilège. Comme si le blond platine avait le pouvoir de dissoudre tous leurs maux. Elles voudraient ne plus se reconnaître. Mais l’espoir que les malheurs disparaissent dans le bac à shampooing est bien mince! Peut-être que d’autres sont entrées pour se racheter un nom… comme les filles en cavale dans certains films. Une teinture et ni vue ni connue! Je passe sur celles qui changent de coiffure comme elle change de mec…Lui, il y glissait ses doigts avides qui s’agrippaient aux mèches comme aux barreaux d’une prison. Il me tenait ainsi en cage. Me maîtrisait. M’empoignait. Me traînait sur le sol à travers tout l’appartement, comme le voisin avec son vieux chien qui ne voulait plus avancer. Il s’y perdait parfois, après, quand le remord s’emparait de lui…
Sans bien m’en rendre compte j’ai franchi la porte. Le carillon m’a sortie de ma rêverie. La coiffeuse est sortie de sa réserve, elle, pour afficher son plus beau sourire commercial.
« – Bonjour Madame! Bienvenue à la Tête à l’Env’Hair? Que puis-je pour vous?
– Me la remettre à l’endroit!
– ……………………..?
– La tête….
– Oh… bien sûr pardon! Alors, nous pouvons vous proposer d’excellents forfaits, un très bon rapport qualité prix. Le forfait mariage est adaptable si vous le souhaitez. Pour 70 euros vous pouvez combiner coupe couleur et coiffage…
– Ce sera un forfait rupture! Coupez tout. »
Je sors de la poche de mon imper une photo de Demi Moore dans « A Armes égales » et je la lui tends. Tandis qu’elle scrute mon incroyable toison, je vois bien qu’elle déglutit péniblement sa stupéfaction. Elle tente vaguement d’arguer que ce serait peut-être dommage…un tantinet radical… que je risque de regretter… qu’une coupe intermédiaire peut-être… ou un dégradé…Moi, j’imagine que je pourrais en faire une corde pour étrangler le monstre…Elle hésite…elle tergiverse… elle craint que je sois déçue, que je lui en veuille…parfois les clientes après…Des ciseaux brillent sur la tablette derrière elle. Ma main gauche s’enroule autour de mes cheveux et en font une torsade. La droite s’agrippe au métal et je n’entends que le bruit des lames qui se croisent …libre.

23 commentaires

  1. whaouh !!! j’adore ta précision mathématique 😉
    et j’aime ton humour (que la coiffeuse ne comprend pas lol)
    bravo !!
    moi aussi j’y ai participé ….

    J'aime

  2. C’est un texte très fort, radical si on peut dire. Il y a de l’humour (j’adore le forfait rupture, une idée à développer peut-être chez les coiffeur) et de la violence. La chevelure peut-être vue comme un symbole de la condition féminine.

    J'aime

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